Céleste Godin. 4-40-400

4                          
40
400
 
4 ans entre ce peuple et le mien
40 jours de carême
400 milligrammes dans une advil extra forte
 
 
Je mutine clandestinement dans les rues de ce food desert national
La brume ambiante co-ordonne à perfection avec celle qui enveloppe toutes mes pensées
si pensées il y a encore sous tout ce flou
toute ce flu
Ma grappe de grippe entre les doigts
Ma vape au raisin autour du cou
Ne pas tomber dans les vapes
en descendant ces escaliers vertigineux
 
30 mg de chlorhydrate de pseudoéphédrine
ça me rend fully impressionniste
Mon corps se révolte contre mes intentions
de réparer 400 ans de dérive avec un seul poème
Je ne sais pas quel virus est venu me coloniser
Ma baïonnette de sarcasme n’est pas assez aiguisée pour m’en défendre
Je cherche mon Acadie dans un Québec
Qui me cherche pas back
 
Le briquet 1608, je l’ai acheté comme une joke
Laisser faire le bashing pis passer au bruning
la flamme de ta patrie brûle dans mon coeur ou whatever
Les flammes de ma weed mercredi-des-cendrent sur ton église
La plus vieille église en pierre encore deboutte
Me sentir plutôt horizontal.e en comparaison
 
Les poches pleins de mégots
Je suis un cendrier
Des capitales nationales, faut les garder propres
même quand c’est pas la tienne
 
Elle est où la capitale de ma nation à moi ?
 
Prier à l’église St-Bernard pour essayer de le savoir
Un peuple c’t’un peuple jusqu’au ciment
 
Checker les plaques commémoratives
au cas où ça parlerait de moi, de nous, de 1604
Chercher refuge sur celle
Où on nomme enfin mon Acadie
pour dire qu’elle a été une tentative infructueuse
avant de fonder une vraie colonie
 
 
Suis-je une plaque commémorative ambulante ?

Est-ce que la Nouvelle-Écosse est une tentative infructueuse ?
Suis-je mon propre 1608 ?
Où est-ce qu’on placera mon nom à moi si ma patrie n’est pas une place ?
 
 
 
Mais sous mes milligrammes
et mes morve-grammes
Tout est trop flou
 
Je tourne en rond dans mes cellules malades
Devant moi le rond dans le pave
marque la tourelle de la deuxième habitation de québec
J’fais des Champlain fever dreams
entre mes re-dosages
 
Il y a 27 milligrammes de vitamine C dans une bouteille de powerade verte à saveur de melon ananas achetée à escompte lecompte
C’est 30 pourcent de la portion quotidienne recommandée
Un tiers du way à pas de scorbut
 
 
Aller verser out une shot de jus oasis à saveur tropicale
Sur les dalles de la tourelle qui n’est plus

Pour one out pour les homies qui ont pas survécu le premier hiver
Une once de solidarité à saveur de l’Île Sainte-Croix
 
Avoir la nausée
en me demandant si je suis rendux à l’étape commémorative de ma carrière
C’est-tu ça ma crise de la quarantaine ?
 
Champlain s’est marié à 43 ans
À une fillette qui n’en avait que 10
Un plein Jésus de différence 
Bénédiction d’avoir les pensées trop floues pour vraiment y penser
 
Sentir une affiliation avec cette fillette qui s’appelait Hélène Boullé
qui, après 4 ans de vie à la colonie a fait une déclaration sur un 15 août :
 
Elle était en train de dépérir
Et devait rentrer chez elle
 
Bénédiction d’avoir les pensées trop floues pour penser
à si j’ai ça moi, un chez-moi.
Savoir quand même que j’me sens chez moi là où j’ai quelqu’un avec qui eyeroller quand ça fait chier.
 
Demander pardon à ma statue de marie en plastique
où elle écrase un serpent à pieds nus
Demander pardon pour mon infructuosité
 
Demander pardon de ne pas me sentir jeune comme Louis Mailloux
Et de ne pas avoir la force de parler des 400 ans
entre Port-Royal et le droit d’avoir des écoles françaises en Nouvelle-Écosse
 
 
Pardonnez-moi de n’avoir pas trouvé moyen de parler de la devise si peu laïque de la ville de québec :
Don de Dieu ferai valoir
 
 
 
Pardonnez-moi de ne pas avoir parlé de louisianisation, de cadavres encore chauds, de micro-agressions accumulatives, d’ignorance, du violon comme arme de résistance culturelle, d’insécurité linguistique, de capitales autoproclamées, de rapports de pouvoir, de representation matters, d’entendre au-delà des accents, de révoltes étudiantes, de qui était aux côtés de qui sur quelles plaines, de partons la mer est belle, de faire partie de cette mer anglophone dont je suis sirène qui fait crasher les bateaux pour le plaisir de voir couler quelque chose à part ma morve infinie.
 
Pardonnez-moi d’avoir passé autant de temps à parler d’un homme
Et de parler de ma colonie comme si c’est encore correct d’être fiers colonisateurs
 
Je pardonne moi aussi à mon corps qui m’a offenséx
En me délivrant du mal de mon  pays imaginaire
Et en m’offrant le privilège de dépérir un peu moi aussi
 
Mettre de la pseudoephedrine sur ma pseudo-patrie
En espérant que les flots du flou déportent mes virus identitaires
 
Finir en espérant que notre Amen à nous
Me permette de conclure ce delirium de mots
De mettre un baume sur mes gouffres
De mettre de côté mes souffres
Et de dire avec mon dernier souffle :
 
L’Union fait la force

Céleste Godin.

Texte publié dans le No 46. Choisir sa chute