Henri-Dominique Paratte. Au 1775e épisode… continue à m’parler !

C’était Ottawa… Oh non, ça commence mal. Loin d’icitte. Te voilà déjà dans les étranges et les come-from-aways, les ceusses qui viennent d’ailleurs.
 
Faudrait que ça commence icitte, dans une chaumière digne des Bellefontaine, par  : toute la famille – les sept flows, papa et maman, béats, lui avec ses grosses mains poilues genre gorille et elle avec la promesse d’un heureux huitième dans la bedaine –, et même, aux grandes fêtes, toute la parenté serait réunie autour d’un gros poste de radio et on attendrait que les lampes chauffent après qu’on ait tourné l’bouton. Parce qu’à une époque c’était comme ça, les postes de radio  : on ne cliquait pas sur un p’tit piton et ça jasait tou’d’suite, où la musique t’inondait les écouteurs enfilés dans les oreilles, non, il fallait laisser chauffer des lampes avant qu’ça parle. Et alors là tu pouvais avoir toutt, le chapelet avec l’abbé Magloire ou un fiddle de bluegrass ou un p’tit groupe genre Beatles chantant Tu es à moi Je veux tenir ta main
 
D’une certaine manière, ça aurait pu commencer, cet épisode de surf sur les ondes, quelque part dans la première Acadie, sur les hauteurs d’où on pouvait voir le célèbre Bassin des Mines. À chaque matin que Dieu faisait tu bénissais le créateur de cette vision  : qui sait si Gabriel et son Évangéline n’avaient pas, escaladant les premières pentes de la montagne, admiré cette magnifique vision des terres gagnées sur la baie, à une époque où se parler n’impliquait pas de tourner un bouton ? Mais dans l’appartement en sous-sol façonné en pur gyprock où vivaient Geneviève (la nouvelle Évangéline, nommée en souvenir de la sainte patronne de Paris), toi (le fils de Gabriel), un bébé et un chien, en-dessous d’une épicerie qui servait les résidents surtout baptistes de cette vallée et de cette montagne, on n’écoutait pas les doux effluves français, québécois ou acadiens d’une programmation 100 % francophone, comme C-98 le déclare aujourd’hui dans le réseau de nos quatre radios communautaires associées. Non, dans la première Acadie dans laquelle le site de Grand-Pré présentait surtout des souvenirs des Planters amenés pour travailler les terres prises aux déportés, une église-souvenir, une statue d’Évangéline (jeune d’un bord, vieille de l’autre, par la magie du sculpteur québécois qui l’avait réalisée), et des saules dont on prétendait qu’ils avaient été plantés par Gabriel et les autres creuseurs de digues (mais en réalité plantés par des arboristes au dix-neuvième siècle pour la plus grande joie des touristes venus en train visiter The Land of Evangeline), dans cet appartement où on pouvait surtout voir les pieds des gens entrant et sortant du dépanneur, où Geneviève, venue de l’Outaouais pour être avec son chum, avec leur bébé et leur chien toute la sainte journée, aurait aimé pouvoir écouter une radio un peu excitante comme CKCH dans la région d’Ottawa, n’avait à se mettre dans les oreilles que des radios locales en anglais. Et le dimanche, quand les quatre étaient au lit à paresser tranquilles, la seule chose à écouter, c’était des prêches baptistes, des hymnes religieux en anglais, et on n’avait même pas le secours de Radio-Canada, même relayée depuis Moncton, qui était censée être la Mecque franco des Maritimes.
 
Alors voilà  : question radios même minimalement acadiennes, c’était pas le Grand Dérangement, c’était surtout le Grand Désert. Et, pour Geneviève venue de l’Outaouais et le fils de Gabriel, le rêve que ça change, et qu’ils soient inondés d’un tsunami d’ondes pleines de jasette, de rock et d’innovation comme c’était le cas dans l’Outaouais ou à Montréal. Il faut jeter un coup d’œil aux dates  : en Nouvelle-Écosse, nos radios dites communautaires étaient aussi absentes des ondes dans les années 1970 – l’époque où notre douce Geneviève vivait le miracle de la maternité et son chum l’absence de vibrations acadiennes ou francophones dans ce qui avait été The Land of Evangeline et qu’on avait célébré en 1955 par de grandes fêtes dans le parc aux saules du 19e et l’église-musée avec ses souvenirs des digues et des Planters, un opéra en anglais endisqué, même ! Et Antonine Maillet à l’université Acadia où on avait même fait, sacrament ! l’acquisition d’une bouteille de whisky. Les radios communautaires, en français, verraient le jour plus tard  : CKJM à Chéticamp en 1995, CIFA à Pointe-de-l’Église et à Touschette (Tusket) en 1989-90, CKRH à Halifax-Dartmouth au début des années 2000 (avec une menace continue de disparition… par manque de fonds, et malgré tout le bénévolat d’une poignée de fous et folles de radio). Ah, direz-vous, il y avait toujours la possibilité d’écouter la voix de nos ondes nationales canadiennes, Radio-Canada qui était censée être disponible partout, même sur un petit transistor dans le sous-sol de la petite étable où la petite famille souhaitait avec impatience le miracle de voix françaises sur les ondes. Eh bien, non. Même avant 1987, quand les rois mages du CRTC allaient autoriser des émissions en français à partir d’Halifax – et pas juste relayées depuis Moncton – on ne réussissait pas à pogner la fréquence radio-canadesque dans la première Acadie – et même probablement pas tant que ça dans les Zacadies les plus récentes.
 
Tu te souviens, fils de Gabriel, d’une soirée dans ton salon, qui était maintenant au cœur de Wolfville, la très baptiste ville baptisée sur les anciennes terres acadiennes par les De Wolfe – ces terres qu’on nous avait volées, dirait Tonine lors d’une visite dans les années 80 – durant laquelle, pendant que Philippe et Wendell d’Éon, montés de Par-en-Bas, faisaient chanter et taper du pied à tout l’monde, un vice-directeur de Radio-Canada Atlantique avait dressé le plan  : veiller à ce que les ondes de ce qui ne s’était pas encore rebaptisé ICI puissent avoir assez de relais pour se rendre partout dans les Maritimes, y compris, Dieu et le CRTC soient loués, dans la première Acadie.
 
 
Bon, c’est arrivé, hein. À l’époque, le bébé avait grandi, la belle Geneviève avait sacré son camp de la station balnéaire au parfum d’Evangeline et ditché son chum pour s’installer en ville, le chien avait été remplacé par un autre border collie, et on pouvait écouter une émission du matin qui était copiée sur la première émission de retour à la maison, intitulée – on n’échappait pas aux ondes marines et aux effluves d’océan – À Marée Haute. Animée, entre autres, parce qu’il fallait bien trouver des locaux et locales sortis du désert, par Louise Soucy, la blonde à Hermé, le poète qui faisait rapport en vers sur l’état de ses et tes et nos illusions.
 
Dans la première Acadie, où la belle Louise, abandonnés Hermé et la radio, viendrait s’installer temporairement quelques années plus tard avec son Vaudois canadien d’époux, Alex, le programme des premières années de la SRC à Halifax n’était pas forcément le plus goûteux de la création. Une grande partie de l’émission déplacée du retour à la maison au réveil était consacrée à la circulation sur les ponts entre Dartmouth et Halifax. Ce qui n’avait, évidemment, aucun intérêt pour les zooditeurs et zooditrices dans la jungle hors la métropole, que ce soit à Chéticamp, à La Pointe, Par-en-bas ou dans la première Acadie, puisqu’on n’avait pas l’intention de les prendre, les ponts, et qu’en plus on voyait mal comment c’était utile aux Zaligoniens et Zaligoniennes de savoir qu’ils étaient pris dans d’interminables Zembouteillages.
 
En fait, quelqu’un avait sans doute zimité ce qui s’faisait à Morial, tsé, où on disait aux gens qui drivaient depuis Brossard ou ailleurs quelle était la situation sur les ponts sur le Saint-Laurent, à commencer par celui qui évoquait Jacques Cartier, grand ingénieur royal en terre micmaque.
 
Alors voilà, ça fait moins, beaucoup moins venu d’ailleurs. Mais on va ajouter de quoi d’autre.
 
En France, entre 1953 et 1967, la 1ère division aérienne canadienne, avec ses Sabre fabriqués par Canadair, puis ses CF-100 Canuck, en attendant les supersoniques CF-104 Starfighter, avait établi ses bases en France, et plus particulièrement en Lorraine, dans ce qu’on appelle aujourd’hui le Grand Est (une sorte de variation du Far West). Le QG était au château de Mercy, près de Metz. Avec surveillance radar, armes nucléaires tactiques (même si les États-Zunis se réservaient le contrôle de leur usage, ne joue pas avec les champignons qui veut), écoles, casernes, et tout ce qui va avec une base militaire répartie sur plusieurs sites. C’était l’époque où toi, le fils de Gabriel, tu allais les dimanches voir les avions zaméricains sur la base proche de Liverdun, l’endroit où on t’avait baptisé sur la tombe d’un saint qui avait – littéralement – perdu la tête, les Zaméricains avaient amené les États en Lorraine, et les Canayens itou. Ce qui veut dire  : les petits Canucks transplantés écoutaient inévitablement les mêmes émissions que toi, lorsque tu allais chez ta mère-grand, et que les supersoniques faisaient trembler et parfois éclater les vitres de la cuisine où résonnaient les émissions palpitantes de Radio-Luxembourg. Ah, Zappy Max et son feuilleton Ça va bouillir…   En plus, Zappy Max, il s’appelait en fait Marc Doucet, il aurait pu naître n’importe où dans les Maritimes.
 
Maintenant, pour un p’tit brin, switchons, chers zooditeurs et zooditrices, à Ottawa.
 
Un appartement moderne, quelque part dans l’ouest de la ville. Il appartenait à un homme d’origine écossaise avec le prénom – alors plutôt étrange pour toi – de Wickham. Seul dans un appart’ qui n’était pas chez toi, avec une vision sur un parc dont tu n’avais aucune idée où il se situait, dans une sorte de no man’s land entre la Fête du Travail et la rentrée à l’université d’Ottawa, il n’y avait qu’une solution avec une tasse de thé  : allumer la radio. Un espace à la fois public et privé, une manière d’exister. Oui, le programme est fait pour des centaines, des milliers, des millions d’auditeurs, mais je suis le seul à l’écouter, comme s’il était fait pour toi, spécialement pour toi.
 
Ouais, toi, avec ton bagage lorrain mâtiné de suisse franco-alémanique, t’avais réussi le rêve du vingtième siècle  : poser tes semelles sur la terre d’Amérique. Même si, à Ottawa, c’était juste une presqu’Amérique, mais une presqu’Amérique c’était mieux que pas d’Amérique du tout. 
           
Ce matin-là, le transistor était branché sur une station mystérieuse appelée CKCH. CKCH diffusait des chansons québécoises, une nouveauté pour toi dans ce qui allait vite devenir ton espace de vie et de création, un peu comme plonger dans une piscine dont on ignore le degré de chlore dans l’eau comme la température, mais c’était surtout les jingles, les ritournelles de CKCH qui attiraient l’attention. Elles revenaient régulièrement, surtout deux. Tout l’monde le fait, fais-le don’, et la première fois que tu entends ça, tu te poses la question  : quoi ? Parce qu’il n’y a pas tant d’activités que tou’l’monde fait. L’amour ? Non  : Écoute CKCH. Et puis, tout aussi régulièrement, revient le slogan plus politique  : On est six millions, faut s’parler. La radio, c’est p’têt ton p’tit monde à toi, ton p’tit chez vous entre les oreilles, mais c’est aussi le moyen d’écouter en français avec six millions d’autres, même ici à Ottawa, même dans l’appart’ upper middle class d’un Canadien d’origine écossaise appelé Wickham et qui a laissé les clés pour toi à sa chum, mai à son décembre, qui se trouve aussi être ta future cheffe.
 
Ah oui, comme dans la chanson de Charles Aznavour, Je vous parle d’un temps / que les moins de vingt ans / ne peuvent pas connaître, en fait ne connaîtront jamais  : CKCH n’existe plus, Wickham a rejoint le royaume des esprits, et sa Margaret de chum peut-être aussi. La section où vous enseigniez a disparu, absorbée dans une réorganisation administrative quelconque. Personne n’écoutera plus CKCH. Mais on est plus de six millions, et il faut plus que jamais s’parler, et les radios ont de quoi à dire là-dessus.
 
Oh, tu essaies d’imaginer, il devait y avoir d’autre stations en Outaouais, de l’autre bord d’Ottawa-la-très-anglo à l’époque, des stations qui te rentraient dans les oreilles alors que Raymond Brisebois, un gars qui fumait de la ben bonne dope à longueur de journée, pilotait toute ta p’tite gang entre Ottawa et Gatineau – qu’il ait déjà cassé trois Toyota semblait juste un petit accident de parcours. Dieu, ou la Providence, veillait à ce que les six millions d’auditeurs ne perdent pas quelques ouailles.
 
La radio, à une époque, c’est un espace, un point de repère, et cela te met non seulement des ritournelles et des slogans dans la tête, mais cela t’aide à créer un espace à toi, un espace fluide – c’est des ondes, après tout – dans lequel tu peux surfer que tu sois en voiture, au lit, chez des amis, aux toilettes ou dans un dépanneur. Tu as même eu une radio dans une douche – mauvaise idée, ça marchait vraiment mal, et puis comment t’écoutes avec de l’eau qui te gicle dans les oreilles ?
 
C’est une des réalités de l’Acadie, aujourd’hui plus que jamais, de voir des êtres humains, des francophones d’un peu partout, venus renforcer les six millions qui n’arrivent plus à se reproduire entre eux, et qui amènent évidemment dans leurs bagages des souvenirs de radio bien différents. Elle écoutait quoi, au Cameroun, la fille qui chantait avec toi à l’église tout à l’heure ? L’Afrique a toutes sortes de radios de proximité, et à Kinshasa il paraît qu’il y avait plus de musique que partout ailleurs. Tu n’avais jamais, dans ton enfance, entendu Radio-France claironner On est cinquante millions, faut s’parler.
 
Modulation de fréquence. Beaucoup ces jours-ci parlent d’insécurité linguistique. Pour toi, l’insécurité linguistique aura duré longtemps. Le temps de chercher ce que voulait dire modulation de fréquence, un terme mystérieux entendu à la radio. Il faut la réponse Google par IA pour t’expliquer enfin que c’est, ce que tu appelles FM  : MF (FM en anglais) est un mode de modulation consistant à transmettre un signal par la modulation de la fréquence d’un signal porteur (porteuse). C’est aussi clair qu’un jet d’encre. Sauf que les stations FM, elles peuvent être loin ou proches, elles font partie de la très grande communauté. Celle que tu n’as aujourd’hui aucun problème à recevoir sur un portable. Mais, à l’époque du désert, fils de Gabriel, y’avait pas de portable, juste des transistors (un progrès depuis les lampes qu’il fallait faire chauffer) et rien que les pasteurs baptistes du dimanche.   
 
Les ritournelles, par contre, cela marchait fort dans ton enfance radio. C’était la grande époque des publicités orales, partant du principe que, si on écoutait des centaines de fois la même rengaine, on allait immédiatement courir acheter le produit sans même se demander si ça valait le coup ou pas. Le but des rengaines publicitaires n’était pas de décrire fidèlement les qualités techniques de quelque chose, mais de nous donner l’idée que ce produit, nécessairement merveilleux puisqu’on en parlait à la radio, valait automatiquement la peine de l’acheter. Tou’l’monde le fait, fais-le don’.
           
Ici, il faut que le fils de Gabriel ajoute quelque chose au mix. T’es p’têt pas né en Akadi, t’es p’têt un VA (Venu d’Ailleurs) ou un CFA (Come-From-Away), mais t’as cette étrange particularité d’avoir toujours vécu dans un milieu différent, et d’avoir été toujours minoritaire, ta francophonie une sorte de village mobile dans de plus grandes villes.
 
Quand t’étais gamin, à Berne ou à Bâle, ou plus exactement Bern et Basel, parce qu’on y parlait surtout une forme d’allemand, une radio communautaire de langue française, ça n’existait pas. Parle de désert. La radio suisse-romande, c’était quelque chose qu’on écoutait à Neuchâtel, à Lausanne, à Genève, mais toi t’habitais pas là. Alors tes seuls souvenirs de radio en Suisse, un peu bizarres, ce sont les sermons prononcés par un mystérieux révérend père Carré, une voix de stentor, à l’occasion – évidemment – du Carême, retransmis pour une raison quelconque, et puis le souvenir douteux d’une émission sur la bataille de Stalingrad, responsable de millions de morts, mais curieusement, comme c’était fait dans un pays à majorité germanique, on y parlait surtout des morts allemands, affamés et gelés, et de leurs lettres à leurs familles, sans vraiment spécifier qu’ils appartenaient aux agresseurs et que les Russes, un peu moins gelés mais tout aussi affamés, avaient gagné parce qu’ils défendaient leur pays. Il est vrai que les banquiers suisses, terrifiés par les communistes, avaient largement financé l’invasion de l’Union Soviétique par les troupes nazies. Mais comme gamin, évidemment, t’en savais rien. Et d’avoir été à Verdun – pas bien loin d’une partie des bases canadiennes – t’avait immunisé contre les piles de centaines de milliers d’os que produisaient guerres et batailles.
 
Il y avait un mystère autour du Révérend Père Carré. Quand tu allais en France chez ta grand-mère lorraine, on trouvait dans les magasins des fromages carrés baptisés Carré de l’Est, et dont certains s’appelaient même le Révérend. Y avait-il un lien ? Le Révérend Père fabriquait-il des fromages avant de prêcher le jeûne pour le Carême ? Il te faudrait attendre Google pour résoudre le problème. Et non, le Père Ambroise-Marie Robert Carré ne fabriquait pas des fromages dans les sous-sols de Notre-Dame ou dans les catacombes. Il avait, en fait, été résistant et membre du «  club des 22  » – cette résistance d’une poignée de Français qui avaient, pendant quatre ans, été pendus à la radio pour écouter sur la très britannique BBC les émissions de Français réfugiés à Londres qui parlaient aux Français, et envoyaient parfois des messages mystérieux sur les ondes, n’hésitant pas à puiser dans les meilleurs poèmes  : les sanglots longs des violons de l’automne… Les rengaines d’alors ne servaient pas à vendre des savons, mais se montraient bien plus utiles…
 
Si en Suisse les programmes radio étaient plutôt des retransmissions via un endroit mystérieux appelé Beromünster (pas très franco), par contre une fois rendu chez grand-mère c’était la joie radiophonique, la radio ne parlait pas des empilements de corps de la Wehrmacht dans l’hiver de Stalingrad ni même des nécropoles omniprésentes partout dans la Lorraine martyrisée, ou de la nécessité du jeûne pendant le Carême, mais de jeux, d’histoires drôles, de feuilletons sans queue ni tête, de concours où avec un peu de chance on pouvait magiquement gagner du fric. Le sérieux, le morbide et le spirituel avec l’allemand d’un côté de la frontière ; l’imagination, l’invention, la fantaisie de l’autre côté, avec le français.
 
Pourtant la France officielle, malgré sa dette envers la radio durant les années d’Occupation et de Résistance, ne faisait pas vraiment d’efforts de ce côté-là. Ceux et celles qui ont maintenant l’habitude de radios communautaires d’ici pensent peut-être qu’en France il y en avait plein, un peu comme on trouve aujourd’hui toutes sortes de radio de proximité ? Non. Le monde des ondes de l’ère gaullienne était étroitement surveillé par ce qu’on appellerait bientôt l’ORTF. Pas question de laisser une liberté quelconque. Les radios dites libres étaient… illégales, jusqu’aux années 1990. Sauf que, dans les zones frontalières, à Metz, à Liverdun, à Pompey (où l’on avait fabriqué le fer spécial de la tour Eiffel, avec son antenne radio tout en haut) on pouvait écouter des radios vivantes, amusantes, commerciales, comiques, comme Radio-Luxembourg qui allait devenir, goût des acronymes oblige, RTL. Oh, j’imagine que les petits Canucks – avec p’têt même des Zakkadiens parmi zeux – fils de pilotes et autres membres des forces aériennes, avaient aussi accès à des zémissions canayennes. Ça n’empêchait pas d’écouter fidèlement Zappy Max, en plus que l’émission était relayée par des bandes dessinées faites en Belgique toute proche.
 
Il y aurait donc des radios libres illégales, mais surtout, dans une région comme la Lorraine, à proximité du Luxembourg, on avait la très indépendante Radio-Luxembourg, qui offrait tout ce que les radios officielles n’offraient pas, des concours aux ritournelles, des feuilletons radio aux nouvelles non censurées. À peine dans la maison de grand-maman (qui s’appelait Marie, comme toutes les grand-mamans), c’était un monde de bonheur constant. Pas question de manquer l’émission du midi, Ça va bouillir, une sorte de James Bond populaire avec Zappy Max – financée, bien sûr, par une marque de lessive –, la radio posée sur la fenêtre du jardin pour bien partager avec les locataires et les voisins (et, sans doute, les lapins). Ça donnait le goût d’écrire ses propres histoires, Zappy Max. Probablement plus que cela ne poussait mère-grand et petite maman à courir acheter la lessive Sunil, qui au blanc ajoutait… l’éclat ! Ah, Zappy et son ennemi, un Allemand – évidemment – von quelque chose, et ses acolytes, on n’aurait pour rien manqué un épisode, aussi courts soient-ils…
           
     …Je cours un terrible danger… Je suis couché par terre dans la chambre de Ludo. Après de durs efforts je suis presque parvenu à scier les cordes qui me liaient les mains… et c’est ce moment où je suis presque libre que Ludo a choisi pour rentrer à la maison. S’il vient directement ici, je suis fait comme un rat !
             Je travaille fiévreusement… huff… puff… ah ! ça y est ! Mes mains sont libres… et je cours vers le lit et j’ai juste le temps de m’allonger sur ce lit sans draps, et en pensant à de beaux draps blancs, frais, de vous donner un bon conseil, Madame  : faites votre lessive avec Sunil ! À la blancheur Sunil ajoute l’éclat !
            Oh, voilà Ludo… Que va-t-il se passer ?
            Vous le saurez demain en écoutant le 1778e épisode de notre grand radio-feuilleton  : Ça Va Bouillir !
 
On écoutait quasi religieusement La Famille Duraton, version radio des aventures d’une famille française ordinaire dans ses conversations quotidiennes et des situations cocasses, dont plus tard, sans doute, l’importation québécoise de Quelle Famille allait prendre la place avant que le cinéma français du 21e siècle n’invente Les Tuches. Pour toi, fils de Gabriel, petit étranger des deux bords de la frontière – vu comme Suisse en France et comme Français en Suisse, un peu des deux de chaque bord, imagine le casse-tête quand t’ajoutes à ça les descendants de Planters et les Zakkadiens – La Famille Duraton, c’était les réunions de famille que je n’avais pas vraiment, malgré la grand-mère, les cousins et les voisins. Au moins ici avec les voisins on avait quelque chose en commun  : le français, même avec des accents un peu différents, et les ritournelles qu’on écoutait sans faillir. Alors que dans le pays où les ondes étaient relayées par la mystérieuse Béromünster (en réalité une antenne dans un village du canton de Lucerne, ou plutôt Luzern), les gamins du voisinage, irrités que je parle autre chose qu’eux, ne rêvaient que de casser la figure du petit Welche, le nom qu’on donnait aux francos en Suisse alémanique.
 
Le sens de la famille ça collait avec la ritournelle Toul’monde Grand-mère Papa Maman Bébé toul’monde se chausse chez André, ou le mystère suggéré par Qu’est-ce qui est doux et chaud ? Le savon Ambré le Chat, c’était aussi les possibilités infinies suscitées par les habitudes françaises des loteries, de l’achat de billets de loterie ou les paris au tiercé (mais dans ma famille le monde du tiercé, quarté ou quinté, restait inactif, m’éloignant à vie des courses de chevaux, insensible au fait que dans la troisième Princesse Duvisage avait battu Léopold de Cartier. Oh, en Suisse il y avait des loteries, mais les billets mêmes étaient très sérieux, ils ressemblaient à une grille de mots croisés, on cochait des chiffres, un peu comme la Loto 635 mais en moins imaginatif encore (tout de la même couleur). En France, les billets, comme les billets de banque, étaient colorés, souvent de couleurs vives, avec des noms évocateurs comme Les Gueules Cassées, des billets bleus dont le revenu alimentait des caisses de soins pour les invalides de guerre. Les invalides de guerre, en Suisse, on n’en voyait pas. La dernière guerre civile remontait à 1848, autant dire l’empremier, et, si elle avait causé quelques dizaines de morts, quelques dizaines de blessés, quelques dizaines de prisonniers et même des déserteurs, la seule chose qui en restait pour toi, c’était la Dufourstrasse, le général pacificateur remisé depuis aux souvenirs historiques et monuments anciens.
 
À la radio lorraine venue du Luxembourg tout proche, les concours, comme les loteries, rivalisaient d’invention. Bien avant que l’on n’invente le mystérieux et suggestif schmilblick, l’Homme des Vœux – financé par la marque d’apéritifs Bartissol – distribuait les pièces de cent francs (équivalent à une piasse, plus ou moins) aux chanceux qui non seulement réussissaient à dire Mais… vous êtes l’Homme des Vœux ! et à produire des bouchons de bouteilles Bartissol, chacun générateur de cent francs. Tu étais mal pris, personne dans la famille ne buvait de Bartissol, et encore moins ne se promenait les poches gonflées de capsules d’apéritif juste au cas où. C’était sans importance. On parle aujourd’hui des Trente Glorieuses pour cette époque, en fait c’était les débuts de l’américanisation qui allait transformer les ondes françaises, dans une large mesure, en copie de ce qui se faisait de l’autre côté de l’Atlantique, en tous cas dans les radios commerciales. Et comme il n’y en avait pas d’autres…
 
Américanisation. Enfin presque. Canadianisation, même si on en parlait moins. Le QG canadien à Metz fermerait en 1967, la politique nationaliste du président de Gaulle ne tolérant plus de forces d’occupation sur le sol national – les Starfighters partiraient en Allemagne avant, finances réduites aidant, de disparaître complètement du paysage européen.
 
Minoritaire entre tous, fils de Gabriel, tu n’allais pourtant trouver ici, ni dans la Vallée d’Annapolis – la première Acadie – ni dans la métropole haligonienne, quelque chose qui ressemble à une radio communautaire en français. Et pourtant. À la veille d’avoir un studio dans le centre francophone à deux pas de chez toi, pas bien loin du studio que Radio-Canada partage avec CBC, tu te dis que les possibilités sont infinies, même si l’âge d’or des ritournelles, de l’Homme des Vœux et de Ça va bouillir ne ressuscitera pas  : il faudrait pour ça les radios commerciales de ton enfance, leur inventivité, leur goût presque caricatural de la pub la plus fantaisiste. Les écrans et le streaming ont remplacé, très largement, les feuilletons radiophoniques qu’on attendait avec impatience d’un jour à l’autre. Zappy Max, Marc Doucet, le fils de Maxime et de Julia Doucet, dont le nom sonne on ne peut plus acadien, est mort en 2019, cela ne fait pas si longtemps.
 
Quelque part dans ta mémoire, fils de Gabriel, tu entends la voix de Benoît Duguay appelant fidèlement depuis Radio-Canada Moncton Alors, dites-nous donc, des chroniques politiques qui se voulaient sérieuses mais étaient finalement aussi rocambolesques que le combat éternel entre le bien moral de Zappy Max et les forces du mal, menées par le gros allemand Kurt von Straffenberg – sûrement un nazi. Allô Benoît. La radio donnait l’impression d’être au centre du monde, mais un monde de gens ordinaires cherchant un sens à ce qui n’en avait peut-être, finalement, aucun. Bye bye Benoît, disparu en 2022. Au moins, dans une civilisation dans laquelle on enregistre, les voix ne s’effacent pas dans un grand désert terminal d’espaces intergalactiques. Ah oui, peut-être que, sur une planète lointaine, à des milliers d’années-lumière, ils écoutent Zappy Max ou CKRH et ils se demandent bien ce que ça veut dire…
 
À l’élection de Barack Obama, tu avais pris ta revanche sur le désert des ondes ! Réussi à concocter la réaction d’un écrivain camerounais à l’élection de Barack Obama. À cheval sur deux continents, liés par la géologie il y a si longtemps, et soudain rapprochés par les liens invisibles que tissent les multiples modulations sur notre planète ronde et bleue. Tu parlais sur Oui FM avec un gars en Côte d’Ivoire qui jaspinait nouchi comme d’autres chiac ou joual ou l’acadjonne de CIFA ou tout ce qu’on jacte à la radio, parce que la radio est essentiellement espace de fraternité mais aussi de liberté. On ne met pas aux mots de camisole de force. On n’emprisonne pas les ondes.
 
La radio, c’est un sens de communauté. Comme le poème de Guy Arsenault  : comme si tou’l’monde se connaissait. La chaleur du savon Ambré le Chat. Le plaisir d’être ensemble. De tous le faire, ensemble. D’être partie d’une grande famille qui, à travers les ondes, se parle.
 
Une grande famille qui va plus loin que les langues. Pendant tout un été, tu as, père d’Igor (le bébé du sous-sol) et fils de Gabriel, été coincé dans la vallée de l’Annapolis – hé oui, retour à la première Acadie, pas loin de ce que les premiers Zakkadiens avaient appelé Paradis terrestre (devenu Paradise depuis). Une belle maison, un beau terrain, trois animaux qui étaient devenus copains – deux chats et une mouffette – mais à part ça et quelques amis Facebook lointains, personne  : ta compagne, pas vraiment une sainte, t’avait laissé sans voiture (la tienne réclamait des milliers de piasses pour une nouvelle transmission, et elle avait caché la clé de la sienne) et c’est grâce à la radio que tu as vécu presque heureux avec la chaleur, les soleils couchant sur la montagne qui devait fasciner Évangéline et son chum, avec le jardin, les mouvements des chats et le balancement de la queue, fine au bout comme une plume de paon, de leur copine Miss Moufette… et d’écouter Nashe Radio, notre radio, une radio russe de Moscou, grâce à l’internet  – plus de désert, un véritable smorgasbord de radios et d’ondes de tout pelage. Toutes tes chansons favorites, à commencer par celles d’Aquarium ou du groupe Kino passaient et repassaient en boucle, même si tu n’arrivais pas vraiment à tout comprendre, malgré ta petite «  spécialisation  » en russe, de ce qui se racontait, des ritournelles et des pubs, des jeux de mots et des références multiples.
 
Mais tu ne te sentais pas seul. Je suis sûr que, si Pouchkine avait pu avoir la radio dans son domaine rural de Mikhailovskoie, il ne se serait pas senti éloigné du monde.
 
On est des milliards. Faut s’parler. 
 
 
 
Note pour les lecteurs et lectrices de 2025
            On trouve sur YouTube des clips de l’émission Ça va bouillir ainsi que de La Famille Duraton et de L’Homme des Vœux, ainsi que les ritournelles de CKCH, entre autres, ainsi que certaines entrevues (de Michel Pagliaro, par exemple). Rien de tout ceci n’est plus en ondes aujourd’hui, par contre les radios du réseau C-98 continuent à développer une programmation communautaire et enregistrer des podcasts qui nous évitent le risque de la désertification….
 
https://www.youtube.com/shorts/Yao505SHPwM
https://www.youtube.com/watch?v=duPCL_dyR3w&list=RDduPCL_dyR3w&start_radio=1
https://www.youtube.com/watch?v=wZINPoOE0aQ
https://www.youtube.com/watch?v=1DUFffRWknE
https://www.youtube.com/shorts/Z6bKzwzBkLs
https://www.facebook.com/c98halifax

Henri-Dominique Paratte.

Texte publié dans le No 45. Radio-Active