David Décarie. Tableau 1 : La femme-montre

TABLEAU I : LA FEMME-MONTRE
Extrait de la pièce de théâtre : Le joueur de croquet

La Femme-Montre sort des coulisses, côté jardin, dans l’obscurité, devant les rideaux fermés. Nu pieds, gainée dans une longue Camisole de Force blanche qui lui descend jusqu’aux genoux, elle s’avance, penchée, en titubant.
L’obscurité, imperceptiblement, fait place à la pénombre.
Elle porte sur le visage un très large cadran ancien, circulaire, à la peinture craquelée, gradué de chiffres romains. La pointe d’une grande aiguille touche presque au chiffre douze. Une petite aiguille pointe vers le dix. La Femme-Montre indiquerait dix heures dans un petit moment, une seconde peut-être, si sa grande aiguille n’était pas bloquée… Mais elle l’est, le demeure : tendue, cherchant à avancer mais ne pouvant.
Le cadran ne laisse paraître qu’une toute petite partie de son visage, dans un cercle situé sous le pivot des aiguilles : sa bouche. Mais puisque sa peau, ses lèvres sont maquillées de blanc, et que le cadran, attaché avec trois sangles à l’arrière de la tête, est pressé contre son visage, sa bouche n’est guère visible, sauf lorsqu’elle s’ouvre et qu’explosent les roses, les rouges et les mauves de sa langue et de son palais ! La Femme-Montre ne peut exprimer sa colère, sa haine qu’avec sa bouche… Et quelle colère, et quelle haine ! Sa bouche se tord, grimace ; sa langue sort et s’agite ! Elle essaie, parfois, de mordre, faisant claquer sa mâchoire dans le vide… Clac ! Clac !
Dans un couloir ou un autre d’un asile psychiatrique, la Femme-Montre s’avance, chaotique, erratique, sinueuses, spiralant vers le centre de la scène. Elle respire fort, avec peine. De temps à autre, tentant de se libérer, oubliant l’inexorabilité de sa camisole aux cent nœuds, elle se contorsionne en poussant de petits gémissements. Quand elle arrive au centre de la scène, elle se dresse, s’immobilise et commence sa longue tirade. La lumière d’un projecteur, braqué sur elle, augmente peu à peu d’intensité durant celle-ci.

La Femme-Montre tictaque longuement, tour à tour…

Agressive : Tic… Tac… Tic… Tac…
Amicale : Tic… Tac… Tic… Tac…
Descriptive : Roc… Pic… Cap… Roc… Pic… Cap…
Curieuse : Tic ? Tac ? Tic ? Tac ?
Truculente : Tic… Tac… Tic… Tac…
Bégayante : Ti-ti-tic…. Ta-ta-tac…. Ti-ti-tic…. Ta-ta-tac….
Prévenante : Tic… Tac… Tic… Tac…
Tendre : Tic… Tac… Tic… Tac…
Pédante : Tic… Tac… Tic… Tac…
Cavalière : Tic… Tac… Tic… Tac…
Emphatique : Tic… Tac… Tic… Tac…
Dramatique : Tic… Tac… Tic… Tac…
Admirative : Tic… Tac… Tic… Tac…
Lyrique : Tic… Tac… Tic… Tac…
Naïve : Tic… Tac… Tic… Tac…
Respectueuse : Tic… Tac… Tic… Tac…
Campagnarde : Tîc… Tâc… Tîc… Tâc…
Militaire : Tic… Tac… Tic… Tac…
Furieuse : Tic ! Tac ! Tic !…

Elle s’arrête brusquement. Elle tourne la tête à droite, puis à gauche, mord l’air, clac ! Retrouvant sa position penchée, elle repart vers les coulisses, côté cour, de sa marche brisée, rompue, en grimaçant, en hahanant, s’arrêtant, mordant l’air à s’en casser les dents. Juste avant de sortir de scène, elle se tourne vers le public et égrène les treize coups de théâtre… Neufs tics rapides…
– Tic… Tic… Tic… Tic… Tic… Tic… Tic… Tic… Tic…
Puis trois lents Tac :
– Tac… Tac… Tac…
Voilà. La pièce peut commencer. La Femme-Montre sort de scène. Lumières.

 

David Décarie
Texte publié dans le No.24 ((Libre))