Daniel H. Dugas. De fil en anguille

17h- 18h
Ruisseau Halls, Moncton, N.-B.

On va se mettre ensemble, comme les anguilles pour traverser un pré l’automne.
Un cortège d’anguilles, Louis Haché

Mon grand-père maternel s’appelait Lucien. Il venait pêcher l’anguille, ici, sur ce territoire traditionnel non cédé des Mi’kmaqs, mais je ne sais pas s’il était au courant. *

Il habitait sur la rue Archibald, à Moncton, et le ruisseau Halls était pratiquement au pas de sa porte. Pas comme la « Maison sur la cascade » de Frank Lloyd Wright, qui a été construite au-dessus de la rivière Bear Run en Pennsylvanie et qui a inspiré « The Vandamm House » dans le film La mort aux trousses d’Alfred Hitchcock, mais presque.

Je ne sais pas s’il partait pêcher le matin au printemps, le soir à l’automne ou à l’arrivée de la marée tout simplement. Ma mère qui n’est pas très versée dans l’art de la pêche ne s’en souvient pas, alors j’ai été voir dans le Web. Il paraît que le meilleur moment pour pêcher l’anguille est au mois de juillet, à la marée haute, deux heures après le coucher du soleil. J’ai noté l’information que je transmettrai à ma mère.

Les anguilles naissent dans la mer des Sargasses, un bassin sans rivages, sans vent ni vague où s’accumulent maintenant les déchets plastiques de l’Atlantique. ** À l’époque où mon grand-père lançait sa ligne dans le ruisseau, ce vortex de déchets n’existait pas, on n’y trouvait que du varech et des civelles. (J’aime ce nom qu’on donne à ces jeunes anguilles qui remontent les cours d’eau. On dirait les paroles d’une chanson : Civelle, civelles, si belles…) Elles naissent et puis elles sont portées par leur instinct, montant vers le nord pour trouver des rivières où faire leurs vies. Quand elles partent de leur mer, elles sont minuscules, presque transparentes, et mesurent 7 mm tout au plus. Il paraît que le lieu d’origine ou d’attachement est un élément important pour dire ce nous sommes.

Mon grand-père ne pêchait pas les civelles. Il ne voulait que les plus dodues, celles qui étaient prêtes à se coucher dans son assiette.

Le site de Wikipédia mentionne que les anguilles sont appréciées dans la gastronomie, mais que leur sang est toxique pour les humains et qu’il est important de bien les cuire. On dit aussi que le braconnage est un grand problème et que l’anguille d’Amérique autant que l’anguille européenne – qui naissent toutes les deux dans la mer des Sargasses – sont des espèces menacées. Chaque civelle vaut à peu près 1,50 $, alors c’est tout dire, les braconniers font des milliards. J’ai lu quelque part qu’on avait trouvé plus de 50 000 civelles dans une valise, en route vers le marché japonais qui consomme à lui seul 70 % de toutes les anguilles du monde.

Je n’ai jamais été très « Évangélinisé », très « Gabrielisé », mais ces anguilles qui font plus de 2000 km pour retourner, du ruisseau Halls à la mer des Sargasses, me font penser à des petites Pélagie sans charrette. Ce ne sont toutefois pas toutes les civelles qui ont cette chance ; plusieurs se font kidnapper dans la fleur de l’âge pour aller de faire engraisser au Japon où elles seront transformées en « unagidon », un mets d’anguilles grillées avec de la sauce teriyaki.

J’ai voulu
faire quelque chose
autour du poids du passé
et de la légèreté de l’avenir,
quelque chose entre l’écrasement et l’envolement.

L’image du rouet et de la barbe à papa
semblait contenir tout ce qui était lourd
et tout ce qui était léger dans le monde.

Une chose en équilibre, vacillante, brimbalée
comme l’Histoire qui se tord et s’essore
et d’où émergent quelquefois
des figures aux traits lacés,
quelquefois des visages apaisés,
heureux de pouvoir aller de l’avant.

J’ai voulu d’une certaine manière
honorer mes ancêtres qui travaillaient le rouet,
et les ancêtres Amérindiens
qui n’ont jamais cédé ce territoire.

Cette année le Bon Festival au Japon,
qui honore l’esprit des ancêtres,
se termine le 15 août,
et comme toujours le 15 août est l’anniversaire
de la fin du siège de Dieppe en 1443.

Je pense aussi aux ancêtres des anguilles,
à l’image de l’Ouroboros qui forme un cercle parfait,
à la fabrication de vêtements,
à Gandhi, au Ghana, à l’autonomisation,
aux dentistes tueurs de lion et inventeurs de bonbons. ***

* Comment peut-on procéder à une reconnaissance du territoire et des Premières Nations tout en continuant de nommer la forêt qui nous entoure (quoique de moins en moins) la « forêt acadienne » ? Et puis, comment cette forêt a-t-elle pu prendre le nom de ceux qui n’étaient pas là quand elle a commencé à pousser ? Est-elle magique, annonçait-elle de la venue de nos ancêtres ? J’imagine la joie des premiers Acadiens quand ils ont réalisé que la forêt qui se dressait devant eux portait le même nom qu’eux.

** La mer des Sargasses n’a pas de rivages ; c’est un pays liquide sans frontières, sans armée. Elle est encloisonnée entre les courants du golfe Stream, la dérive nord atlantique, le courant des Canaries et le courant nord équatorial. C’est un lieu parfait pour les sans-papiers.

*** Le rouet sur mon dos appartenait à Justine, mon arrière-grand-mère du côté paternel. C’est sur ce rouet qu’elle filait la laine dont elle se servait pour tricoter des chandails et des bas qui ont gardé mes grands-parents, mon père, mon oncle et mes tantes au chaud. Je n’ai jamais réalisé à quel point le design du rouet était aérodynamique ; c’est peut-être à cause de ses lignes élancées qu’il est si difficile à porter sur le dos. En plus d’être un engin fantastique, le rouet a aussi été un symbole gandhien d’une certaine autonomie vis-à-vis des Anglais. Alors qu’il était emprisonné (1932), Gandhi, guide spirituel de l’Inde et du mouvement pour l’indépendance, filait du coton avec un rouet pour ensuite tisser ses propres vêtements, donnant le coup d’envoi à un mouvement de boycottage des habits et tissus anglais. Au cours de sa vie, l’apôtre de la non-violence a malheureusement écrit plusieurs textes racistes sur les Africains. Gandhi considérait que les Indiens étaient « infiniment supérieurs » aux Africains noirs qu’il aurait qualifiés de « sauvages ». En 2016, l’Université nationale d’Accra au Ghana retirait la statue de Gandhi qui avait été érigée sur son campus.

La barbe à papa que j’ai utilisée vient de chez Bulk Barn, où chaque aliment est emprisonné dans sa propre boîte transparente. Cette friandise, offerte en bleu, jaune ou rose, est constituée uniquement de filaments de sucre ; ce qui est le plus extraordinaire, c’est qu’elle a été inventée par un dentiste.

L’expression « être au rouet » signifie être dans un cercle vicieux, et semble s’appliquer ici très bien. Le bonbon et la carie : un formidable plan d’affaires (ou comme on a déjà dit à un certain moment « A great and noble scheme »).

 

Daniel H. Dugas
Texte publié dans le No 21. Acadie24