Liminaire. La révolte en poésie comme geste d’hospitalité

no english equivalent
that fits what i want
and i thought about
not having to explain
all the time
what i mean by
hale ta marde
if you can’t dance
to my music
 
Gérald Leblanc, « projet de poème bilingue1 »

À l’époque de la crise d’Octobre et de la Nuit de la poésie du 27 mars 1970, la poésie québécoise semblait provenir d’un élan de contestation sociale collectif, presque monolithique, porté par des revendications nationalistes et culturelles. Dans ce contexte, la poésie jouissait d’un rôle très politisé, à la fois marginal et puissant, trouvant une résonance particulière au cœur d’évènements marquants qui ont façonné l’identité québécoise. Quelques années auparavant, en 1968, un mouvement de protestation anime les murs de l’Université de Moncton, habité en son cœur par des poètes qui marqueront la décennie suivante en redessinant les contours de l’identité acadienne, trouvant dans l’écriture des outils de résistance culturelle pour bricoler face aux défis propres à leur époque. Imaginez Guy Arsenault qui brochent à la mitaine des cahiers remplis de ses vers contestataires ; Raymond Guy LeBlanc qui proclame des discours mettant de l’avant une fierté acadienne solidaire ; Irène Doiron qui déclare que « l’Acadie, c’est un détail ».
 
Aujourd’hui, la poésie s’ouvre à une polyphonie et à une polysémie vivante, nourrie par une constellation d’identités, de sensibilités, de protestations et de désirs. Ces voix d’hier et celles des temps présents se croisent, se chevauchent, s’opposent, s’enlacent, révélant la complexité d’un imaginaire collectif en perpétuelle métamorphose.
    
Nous avons été invité·es à participer à une résidence croisée entre la Maison de la littérature de Québec, le Festival acadien de poésie de Caraquet et la revue Ancrages autour du thème de la révolte. Cette invitation s’inscrit en continuité des thèmes abordés dans la publication Déchirures vers l’avenir, une anthologie de poètes acadien·nes parue récemment aux éditions Perce-Neige, rassemblée sous la direction de Jonathan Roy.
 
Pendant cette résidence, nous avons pris conscience que notre révolte ne s’exprime plus uniquement dans la contestation ou la rupture, mais prend davantage forme dans les gestes d’accueil et d’ouverture à l’autre ; à travers une hospitalité intime et profondément politique. Cette forme de révolte se manifeste par la pluralité de nos voix, de notre vécu et de nos désirs parfois dissonants, d’autre fois complices. Nos identités acadiennes, égyptiennes, québécoises se croisent, se superposent et se confrontent, tissant un espace collectif riche plein de nuances. Souvent, cet accueil se traduit par un repas en gang, une discussion autour d’un café et d’une pâtisserie, ou encore une séance de bruitage collective faite à partir d’objets insolites.  
 
Ce paradoxe est au cœur de l’expérience que nous avons vécue dans le cadre de notre résidence, c’est-à-dire d’ouvrir l’espace à la pluralité de nos voix, de nos récits, de nos diverses révoltes pour s’exposer à l’inconfort du désaccord et de l’imprévisibilité. C’est justement là que réside notre puissance collective, c’est-à-dire dans notre capacité à accueillir nos tensions pour faire cohabiter de manière souveraine et bienveillante nos différences. On prend le risque de se perdre, de ne pas se comprendre, ou de ne pas se reconnaître, mais on le fait quand même.

ce qui éclate
les rires les aveux la langue
fait passer le mot
par la main ouverte
Éloïse LeBlanc, Le hoquet en pulpes2

La première rencontre s’est déroulée dans une atmosphère à la fois humoristique et complice. Le 4 mars 2025 vers midi, Carol-Ann attendait Éloïse et Nour près de la scène littéraire à la Maison de la littérature pour le début de la résidence Acadie-Québec sur la révolte. Quelques minutes plus tard, des rires ont fusé. En se dirigeant vers l’entrée intérieure du bâtiment, Carol-Ann est témoin de la chute accidentelle des instruments de musique de Nour dans les marches du hall. Leur bruit et leur éclat visuel capte l’attention de tous-tes. Naît alors l’envie de se munir d’une brouette pour traîner les instruments, leur offrir d’autres chutes. Cette scène a placé notre résidence de création sous le signe de la frivolité.
 
La brouette est devenue un élément symbolique fort de notre création collective. D’abord un simple objet scénique, elle s’est progressivement transformée en une archive intime, un réceptacle queer porteur de mémoires et de résistances. Elle incarne un lieu de dépôt et de transformation en mouvement qui donne forme à nos actions poétiques. Pour Nour, la brouette a une résonance particulière : « Le geste de vider la brouette dans le public correspond beaucoup à ce que je fais dans ma poésie. Le fait de garrocher ce que je vis et porte de manière semi-consentante au public, une forme d’offrande.3 » Ainsi, pour Nour, le geste de vider la brouette dans le public fait écho à sa pratique poétique, c’est-à-dire de livrer des fragments d’intimité, dans un geste à la fois généreux et dérangeant. Par son geste, il y a une tension qui s’opère entre le don et l’imposition, une forme douce de transgression. Cette dynamique ouvre vers une forme de vulnérabilité un peu brute.

La poésie performée refuse de s’adoucir pour plaire. Elle ne cherche pas à séduire, mais à ouvrir un espace de tension entre elle et le public, où le geste poétique prend la forme d’un acte de résistance. Ce don poétique, à la fois généreux et inconfortable, nous a permis d’habiter un entre-deux, entre le texte et le corps. Dans cette perspective, la frivolité n’est ni un désengagement ni un refus de la gravité des enjeux, au contraire, elle devient une stratégie d’hospitalité radicale, une manière d’accueillir les tensions non résolues. En ce sens, la brouette agit comme véhicule performatif de nos vulnérabilités. Elle porte les non-dits que nous quatre tentons de communiquer au public. Et si accueillir l’autre dans ce jeu d’excès et de frivolité devenait l’un des gestes les plus subversifs de notre époque, une manière de désirer sans posséder ?
 
Nous avons engagé un travail d’écriture poétique personnel, que chacun·e a choisi de mettre en scène selon ses propres sensibilités. Les textes de Céleste et de Nour s’inscrivent dans des dynamiques marquées par l’injustice sociale et politique, en particulier celles liées aux enjeux identitaires. Plus spécifiquement, le poème de Céleste s’inscrit dans une révolte postcoloniale articulée par une voix poétique pleine de fatigues blessées, ironiques, mais radicalement habitées par le besoin de dénoncer pour survivre dans un territoire qui efface, contrôle, ou se moque de son existence. Iel critique par exemple les figures historiques mythifiées comme Samuel de Champlain et interroge la légitimité de la mémoire historique officielle du Québec et de l’Acadie.
 
Alors que le poème de Nour est à la fois plein de rage et d’amour, elle y dénonce les oppressions systémiques, les micro-violences, les injonctions à la bienséance, la dépossession culturelle, l’effacement des identités marginalisées. Ielle met de l’avant l’épuisement militant et l’autocensure. Cette révolte se fait à travers le kitsch et le quotidien transformés en arsenal qui déborde de tout côté. Sa voix se fait cri, mais aussi refuge. Dans son dernier recueil paru au Noroît, Nour écrit : « Les espaces de sécurité, de joie, de simplicité et de communauté, pour moi, ce sont au final des gens, des humain·es qui ne me ressemblent pas dans l’unicité d’une étiquette ou d’une communauté claire. C’est plutôt cette chose magnifique et étrange qu’est, justement, la non-possession de codes communs, et l’obligation de les rendre visibles, de poser des questions pour s’assurer du bien-être de l’autre.4 » Par sa posture, Nour valorise des formes de relation fondées sur l’inconfort, la pluralité, l’altérité. Ielle ne cherche pas la sécurité dans l’homogénéité, mais dans la possibilité de coexister avec partage préalable de codes spécifiques. Il s’agit alors de construire dans l’incertitude, des espaces communs fondés sur la reconnaissance mutuelle. Nour fait ainsi du manque de repères partagés une richesse à visibiliser et une exigence. C’est dans ce travail d’ouverture à l’autre que se loge une sincère hospitalité.
 
Pour Éloïse et Carol-Ann, c’est avant tout le care et la relation à l’autre qui sont mis de l’avant. Le texte d’Éloïse explore la vulnérabilité, la colère contenue et le désir d’hospitalité. Elle évoque un soin mutuel qui ne nie pas la fatigue ou la douleur, mais les intègre dans une pratique collective d’écoute et de partage, en proximité avec les voix de Céleste, Nour et Carol-Ann. À travers des références sensibles à son corps, Éloïse cultive une insoumission lente, mais tenace. Pendant une discussion que nous avons eue, elle mentionne  : « Mon écriture à moi, elle n’est pas dans la rage ou dans la revendication très nette, mais peut-être que le fait d’impliquer d’autres voix lui permet de prendre plus d’ampleur et de se rapprocher du cri, finalement.5 » En accueillant nos voix, celles des autres, Éloïse construit un lieu poreux, où les luttes se répondent et se soutiennent dans l’action, transformant l’écoute en geste politique.
 
Lors de cette même discussion, Éloïse ajoute  : « J’ai l’impression que la poésie se prête bien à des prises de paroles qui viennent des marges, justement parce qu’elle travaille le silence, le fragile.6 » Dans cette idée de l’écriture qui se fait lieu d’accueil, elle propose une résistance douce, mais déterminée. Éloïse refuse tout ce qui voudrait faire taire les nuances, les silences, les hésitations. Dans son texte, il ne s’agit pas de fuir la douleur ou d’ignorer la colère, mais bien de s’offrir un espace où toutes ces émotions peuvent se dire autrement. Cette approche la lie à Carol-Ann, dans leur attention à ce qui demande du temps. Le soin devient alors une forme d’éthique relationnelle. Il traverse leurs gestes, leurs voix et leurs manières d’écrire. Elles offrent à l’autre un espace pour respirer, en dehors des impératifs de productivité. Dans le poème de Carol-Ann, le flou n’est pas un défaut à corriger, mais un espace qu’elle habite, comme espace de révolte. Il lui permet de laisser les choses en suspens, de ne pas forcer la cohérence là où elle ne vient pas. Le flou lui permet de faire cohabiter des éléments à première vue disparates, propre à l’hypermodernité, qui font de la complexité une qualité qui peut cohabiter avec le soin.

Dans ce flou, il y a de la place pour le doute, pour le silence, pour les gestes qui ne se savent pas encore où aller. Son écriture ne cherche pas à conclure, mais à maintenir confusions, les colères, les espoirs secrets. Ce flou devient douceur. Dans cette forme indistincte, Carol-Ann et Éloïse partagent une volonté d’inscrire leurs écritures dans un tissu relationnel où se joignent les voix de Céleste et de Nour. C’est par cette constellation de voix que nous tentons de faire front à l’effondrement. Nos écritures, bien que fragiles, refusent de céder à l’échec. Dans ce même esprit, Nour nous rappelait l’importance de prendre soin : « [p]articulièrement depuis le 7 octobre 2023, il y a beaucoup de personnes liées de très proches au génocide en Palestine qui ont nommé le privilège du selfcare. Prendre soin de soi, prendre soin des autres, c’est extrêmement important pour moi, c’est une valeur cardinale, mais c’est aussi très complexe, chargé.7 » Ainsi, Nour soutient que, dans un contexte de violence et de deuil, le care devient un geste de survie, mais aussi un acte de résistance. Refuser de s’effondrer, c’est affirmer que notre fragilité peut devenir une force dès lors qu’elle est reconnue. Au lieu de fuir notre peine, nous cherchons à la porter ensemble pour prendre soin de nos silences qui s’y lovent.

Après un boutte, j’me rends compte que le rien va
pas m’écraser, m’aspirer, m’exploser ou m’imploder.
So je respire.
Céleste Godin, Bouée8

L’enjeu de la langue est particulièrement important dans la révolte. Car écrire, en Acadie comme au Québec, ce n’est jamais un choix anodin. Éloïse le dit clairement  : « Je pense que le simple fait d’écrire en Acadie est un acte de révolte.9 » Dans un contexte comme celui de l’Acadie, où la langue porte les stigmates d’une histoire de marginalisation, écrire devient un acte de soin envers soi et envers sa communauté. C’est un geste d’hospitalité à l’égard de ce qui est flou. Par ailleurs, Éloïse souligne qu’il ne s’agit pas seulement d’exprimer quelque chose, mais de préserver un espace pour ce qui refuse de disparaître et de se taire. Pour Nour, l’aspect emphatique du langage et de la manière dont ielle transpose le parler québécois d’héritage français à celui d’héritage égyptien est très important. Ce qu’il reste dans les intonations et dans l’intention relie les voix, les attentions aux formes marginales et aux manières de dire qui échappe à la norme. Nour évoque que  : « Le français québécois a comme convention une certaine sobriété émotionnelle. Le fait de s’exprimer avec peu de mots de manière la plus consensuelle possible. Ce qui est absolument aux antipodes des façons de faire égyptiennes.10 » C’est là que se creuse un écart, mais aussi un espace de création. Une manière de faire entendre autre chose dans une langue qu’ielle n’a pas choisie, mais qu’ielle transforme et habite autrement.
 
Pour Carol-Ann, le français québécois est une langue d’une grande richesse linguistique lié au territoire et à l’oralité. Une langue ponctuée d’anglicismes, empreint d’archaïsmes issus du passé de la France, de tournures grammaticales parfois considérées comme fautives, d’emphases quelques fois superflues et de sacres qui enracinent le parler dans un registre populaire et familier. Ce sont précisément ces particularités qui en font une langue vivante, spontanée, décomplexée, façonnée à l’image du bricolage identitaire qui nous définit.

Dans ce contexte, la langue devient un espace de résistance et de réinvention qui s’ancre dans une mémoire blessée. Comme le mentionne Jonathan Roy  : « Le fait qu’il a fallu et qu’il faudra envisager l’avenir avec l’échine et à partir des blessures à guérir, sans faire fi des déchirements.11 » Il n’est pas question de nier la douleur ou les ruptures, mais d’en faire langage. Écrire en Acadie ou au Québec devient un acte de care linguistique d’un engagement politique de s’inscrire dans une parole commune. C’est dans cette fragilité que réside notre puissance collective : « Que ça vaut la peine d’essayer. Que ça changera rien, mais que ça changera toute.12 » Faire de la poésie un lieu habitable pour refuser de céder au silence. Le flou devient le matériau de notre révolte.
 

Une première version de ce texte a été publiée dans Lettres québécoises, no. 198, automne 2025, pp. 116-117.


[1] Jonathan Roy (dir.) et 70 poètes, Déchirures vers l’avenir, Moncton, Éditions Perce-Neige, 2025, p. 182.
[2] Éloïse Leblanc, Le hoquet en pulpes, Montréal, Les éditions de la maison en feu, 2022, p. 136.
[3] Mots de læ poète et musicien·ne Nour Symon lors de l’entrevue réalisée sur Zoom le 16 mai 2025.
[4] Nour Symon, Khawal  : Le privilège de la beauté. Montréal, Noroît, p. 77.
[5] Mots de la poète Éloïse LeBlanc lors de l’entrevue réalisée sur Zoom le 13 mai 2025.
[6] Ibid.
[7] Mots de læ poète et musicien·ne Nour Symon lors de l’entrevue réalisée sur Zoom le 16 mai 2025.
[8] Céleste Godin, Bouée, Ottawa, Prise de parole, 2024, p. 42.
[9] Mots de la poète Éloïse LeBlanc lors de l’entrevue réalisée sur Zoom le 13 mai 2025.
[10] Mots de læ poète et musicien·ne Nour Symon lors de l’entrevue réalisée sur Zoom le 16 mai 2025.
[11] Jonathan Roy (dir.) et 70 poètes, Déchirures vers l’avenir, Moncton, Éditions Perce-neige, 2025, p. 31.
[12] Ibid., p. 32.

Carol-Ann Belzil-Normand, avec Éloïse LeBlanc, Nour Symon et Céleste Godin.

Texte publié dans le No 46. Choisir sa chute