Il neige. Pas qu’un peu. Je vais pas pouvoir rentrer à la maison. Depuis que je suis arrivé dans ce patelin, c’est la première fois que ça tombe comme ça. On m’avait prévenu, en traversant l’océan, je trouverais bien des différences. Et en voilà un autre, d’océan. Grand, blanc, pas un requin, un manteau qui recouvre les routes. Mais qui dévore le paysage, la routine, qui te force à t’adapter. Et qui se pose sur toi comme une chape de plomb, laissant tes projets au sol, te voilà ancré dans un endroit, si t’as du bol, c’est chez toi. Mais je suis pas chez moi.
Je bosse de nuit, je nettoie les locaux. Une petite maison, assez loin du reste pour pas que j’aie envie de tenter ma chance. Si je mets le nez dehors, ce sera son dernier voyage. Alors je préfère le garder au chaud. Et le fourrer dans les affaires qui sont ici, prisonnières avec moi. Une salle de réunion. Je vais pouvoir parler à des chaises. Super. Une cuisine, dont les placards peu remplis seront pourtant très utiles si le temps prend son temps. Mais la vraie pièce intéressante, ici, c’est celle au sous-sol. La radio.
J’admire la cabine, avec son micro tendu vers le vide. Un peu triste. Normalement, ils sont tous déjà là, à pied d’œuvre. Je reste, des fois, pour les regarder quelques minutes. Une ruche, ça bourdonne, ils ne sont pas beaucoup mais ça vit. Ça sourit, ça lance des idées. Ça parle de musique, ça joue de la musique. Le téléphone sonne, le … Ah mince, le téléphone sonne !
— Allo ?
— Jean-Luc ? T’as une petite voix, aujourd’hui !
— Non, Madame, désolé, je ne suis pas Jean-Luc. Je suis l’homme de ménage.
— Pourquoi vous répondez au téléphone ?
— Heu… Ben, c’est à cause du temps, personne a pu venir et moi, j’ai pas pu partir !
Je comprends qu’il s’agit d’une vieille dame, pour qui cette radio, c’est un peu plus qu’un passe-temps.
— Vous savez, avant, le père de Jean-Luc, il vivait ici. Dans les locaux. On a toujours eu notre radio. Surtout quand ça pèle dehors et qu’on est tous comme des couillons à l’intérieur ! Excusez mon langage, jeune homme, j’ai reconnu votre accent, on vient du même continent !
Piégé dans une maisonnette, dans ce pays, si loin, c’est maintenant que je trouve une étincelle qui me rappelle mes racines. Une étincelle qui me fait allumer les machines.
— Je peux vous demander votre prénom, Madame ?
— Lucienne ! Un vrai prénom de vieille ! Et vous, c’est comment ?
— Baptiste. Enchanté de vous avoir avec moi, Lucienne. Je vais avoir besoin d’aide, besoin de vos lumières. On va la faire tourner, la radio. Je sais pas comment, je sais pas ce que je vais trouver à raconter, mais vous aurez quelque chose à écouter !
Si j’avais son visage en face de moi, je sais que j’y trouverais un sourire, des yeux vifs et une impatience juvénile à se mettre à l’œuvre. Lucienne vient d’être promue directrice des programmes et embrasse cette responsabilité plus que je ne m’y attendais. Sa voix devient impérative dès les premiers mots. Vite, de la musique ! Après, on trouvera une organisation pour la journée.
La bonne volonté, c’est un premier pas, mais il me faut dix bonnes minutes pour comprendre ce que je dois allumer, comment régler les appareils. Heureusement pour moi, une sélection musicale est déjà prête, je lance le morceau. Au téléphone, ma cheffe confirme, ça marche ! Il me reste moins de quatre minutes pour préparer la suite. J’ai l’impression qu’aujourd’hui, je vais me transformer en lapin blanc, avec sa montre à gousset, répétant à Alice qu’il est sans cesse en retard !
Lucienne est catégorique. Je dois prendre le micro, me présenter. Expliquer aux auditeurs, jouer franc-jeu. Personne d’autre que moi pour gérer la situation, pour faire tourner la station. Et puis je dois broder.
— Comment ça, broder ?
— Baptiste, vous n’allez pas mettre de la musique en boucle pendant des heures ? Les gens doivent sentir le côté humain de la radio. Ils attendent qu’on leur parle. Alors allez-y.
Je n’ai plus le temps de répondre à Lucienne. La chanson se termine, je prends place devant le micro et inspire un grand coup avant de… Ah ! Zut ! Le bouton, bon sang, si j’oublie ça… Tant que ce truc est pas éclairé en rouge, ça veut dire que… Le grésillement, la lumière, c’est bon, plus qu’à parler.
— Bonjour Settlers Bay, je suis Baptiste et aujourd’hui, sur CKSB FM, on improvise ! Votre équipe adorée reviendra vous causer, mais tant que la neige les gardera chez eux, vous n’aurez que moi ! Alors si je mets un peu de temps à vous répondre, à lancer votre disque, attendez un peu avant de râler, imaginez juste un pauvre bougre qui court dans tous les sens pour que tout se passe bien. La musique revient pour quelques minutes, je vous prépare la suite. Vous êtes avec Baptiste sur CKSB FM, aujourd’hui, vous êtes ma seule priorité !
Et voilà ! Je soupire avant de reprendre le téléphone, j’imagine que Lucienne sera assez mitigée concernant mon intervention. C’était pas super, j’en suis conscient. Faut que je m’améliore. Au bout du fil, un bruit lointain. J’ose pas parler, mon oreille se concentre. Une respiration. Et un murmure difficilement articulé, j’y reconnais mon prénom. La ligne se coupe. Je rappelle le numéro, rien à faire. Ça sonne occupé. J’essaie tout de suite les services d’urgence. Occupé.
Je me lève et regarde la cabine de radio, en face de moi. Je peux, non, je dois essayer. Désolé pour ce brave monsieur et sa guitare, je suis pressé.
— J’interrompt les programmes pour une urgence. Je ne peux pas appeler, mais je peux vous informer d’un problème qui nécessite votre coopération. Une dame, âgée, je pense plus de soixante-dix ans, vient d’avoir un accident. Je ne sais pas comment ni pourquoi, je l’avais au téléphone et elle ne parvenait plus à s’exprimer. Elle se prénomme Lucienne. Parle un français meilleur que le mien, une femme adorable, qui m’a aidé depuis ce matin à mettre en route tout ce bazar. Si vous avez une information, si vous savez où elle se trouve, si vous pouvez agir, je compte sur vous !
Le téléphone sonne, je remets la musique sans me préoccuper de ce que c’est, je dois courir pour aller décrocher.
— Oui ?
— C’est Stanley Williams, je suis un voisin de Lucienne.
Il a un accent à couper au couteau, mais j’ai appris à passer outre depuis les quelques mois où j’habite dans le village.
— Merci d’appeler, Stanley ! Vous pouvez vous rendre chez elle, pour lui venir en aide ?
— J’aimerais, tu te doutes bien ! Mais on peut pas foutre un pied dehors avec cette tempête ! Et ça ne fait qu’empirer ! Tu sais pas, toi, ce qui peut t’arriver si tu affrontes un blizzard comme celui-là !
— Oui, j’ai pas l’habitude, mais vous…
— Dis-moi tu, t’embêtes pas, le jeune.
— Ok. Tu sais pourquoi je peux pas joindre les autorités ? Si tu peux m’appeler, c’est que le téléphone fonctionne, non ?
— La ligne téléphonique, elle peut résister à tout, mais le poste de police, il est saturé, cherche pas. Pareil pour les urgences ou n’importe quel docteur. Ils sont débordés ! Et même si ça pouvait sonner, tu crois qu’il reste quelqu’un, là-bas ? Ils ont peut-être même pas pu arriver au poste !
— D’accord, Stanley, ok, mais tu peux… Attends…
Je prends un papier, un stylo, puis laisse tomber et lui demande de patienter une seconde de plus. Je vais le passer à l’antenne. Dans la panique, je cherche les boutons, près du bureau et dans la cabine radio. Je finis par trouver et m’excuse auprès de mon interlocuteur. J’ai la chance incroyable d’avoir fait de la radio, plus jeune. Je savais vaguement comment faire pour passer l’appel en ligne, mais depuis le temps, et dans une configuration différente… Je m’en sors bien, je trouve. Allez, pas de temps à perdre.
— Stanley, merci d’avoir attendu. Je t’ai mis à l’antenne. Tu peux détailler où se trouve le domicile de Lucienne ? Les auditeurs qui habitent à proximité pourront se manifester, ou encore mieux, essayer d’y aller !
Il donne l’adresse, parle du chemin difficilement praticable, de l’accès restreint aux véhicules. Bon sang, mais Lucienne, tu habites dans quel genre d’enfer ? Comment je vais te sauver, moi ? La voix de Stanley me ramène au micro. C’est pas le moment de partir dans mes pensées !
— Merci Stanley. Nous savons maintenant où il faut intervenir. Si quelqu’un peut me proposer une idée, je prends ! Hésitez pas !
J’ai pas le temps de bouger de ma chaise. Les boutons qui clignotent en face de moi, ce sont les appels reçus ! Tant pis pour le filtrage, je les prends de suite, état d’urgence !
— Baptiste sur CKSB FM, je vous écoute.
— Salut Baptiste, moi c’est Laurent Delafosse. J’habite pas loin du tout, je vais tenter une sortie. J’ai deux amis avec moi. Si on voit que c’est pas possible, on rebroussera chemin.
— Attends, Laurent. Déjà, merci. Mais s’il te plait, donne ton adresse, on doit savoir d’où tu pars, quel chemin tu prends. Je veux pas qu’il t’arrive à quelque chose à toi aussi.
Il donne ses coordonnées, je me bouffe les ongles. Est-ce que je fais bien ? J’envoie des gens à la mort, c’est complètement irresponsable de ma part… Mais si je ne fais rien, ce n’est pas mieux. Après son appel, ce ne sont que des gens inquiets qui me confient leur peine et leur soutien pour Lucienne. C’est bien aussi. C’est nécessaire. Les gens ont besoin d’espoir. Ils ont besoin d’entendre que chacun se sent concerné.
Après plus d’une heure à répondre à tous, je comptabilise cinq personnes parties en expédition. Un officier de police, une sportive de haut niveau, Laurent et ses deux amis. Settlers Bay est en émoi, les témoignages se multiplient. Il n’est plus question de partir à l’aventure. Nous attendons le retour de ceux qui ont bravé le froid. Là, tout de suite, ce qui compte, c’est parler de Lucienne. Tous ceux qui la connaissent évoquent des souvenirs, des anecdotes.
La communauté se dessine alors que les mots se multiplient depuis les téléphones du village entier. Je ne savais pas que tous ici pouvaient réagir ainsi, aussi vite, aussi fort.
Je n’ai pas une chronique sur le trafic routier. Mais un jour, Lucienne avait causé un bouchon pas possible à cause d’un oiseau. Son aile était coincée dans la portière d’une voiture mal garée. Comment avait-il fait son compte, celui-là ? Agité, prêt à tout pour se dégager, il était mort de peur. Les voitures le frôlaient. L’une d’elles finirait bien par le percuter, si personne ne venait le sortir de là. C’est avec douceur qu’une vieille dame s’est approchée. Faisant taire les klaxons irrespectueux de son regard noir. Pour le volatile, elle approcha son épaule. Il put y poser ses pattes, alors qu’elle essayait d’enlever les plumes prises dans le métal. Des personnes sortaient des voitures, pour lui demander de se mettre sur le côté, libérer le passage. D’autres faisaient barrière, chassant les automobilistes véhéments. Lucienne réussit à sauver l’animal, qui s’envola aussitôt. Elle ne dit mot et quitta les lieux, maudite par les coléreux, remerciée par trop peu.
Je n’ai pas de chronique sur les expositions en ville. Mais une fois, Lucienne a voulu montrer ses peintures. Ça prenait la location de la grande salle communale. Pas donnée cette affaire-là. Un voisin se proposa pour aider. Un autre suivit. Et à l’école, une petite boite aux cartons fut tendue aux parents. Et à la boulangerie, on pouvait payer son pain un peu plus cher, le reste était pour l’exposition. Après plusieurs jours d’efforts partagés, les peintures s’invitèrent dans la grande salle. Ce n’était pas incroyable et le but n’était pas d’en vendre. Mais c’était noir de monde et chacun trouva à dire sur un tableau ou un autre.
Je n’ai pas d’informations sur Settlers Bay, mais ses habitants en parlent mieux que moi. Au travers des instants de la vie de Lucienne, ils sont le plus beau programme qu’on puisse faire écouter à ce village : son cœur qui bat.
J’ai planifié plusieurs musiques et des coupures publicitaires. Faut que je me remette de mes émotions. Le téléphone s’en fiche royalement et vient chercher mes oreilles depuis la cafetière. J’embarque mon café, en renverse la moitié, attrape le combiné et ferme les yeux en espérant que ce soit l’un des membres de l’expédition. C’est le cas.
Tous sains et saufs. Y compris Lucienne. Je les bascule en direct. J’ai toute une communauté à rassurer. La vieille dame a fait une mauvaise chute. Rien de grave. En tout cas, plus maintenant que ces personnes sont auprès d’elle. Ils vont rester jusqu’au lendemain.
Je commence à me débrouiller plutôt bien avec ces machines. Les gens appellent, je les fais communiquer en direct avec le groupe de Lucienne. Pas un mot de ma part. Ils expliquent ce qu’elle s’est fait. Elle assure qu’elle va mieux. Que c’est pas ça qui va l’empêcher de préparer un bon repas pour ses invités. Invités qui réagissent en l’interdisant de faire le moindre effort. Ils vont prendre soin d’elle, c’est non négociable. Les auditeurs parlent à Lucienne, certains sont très émus. Parce qu’ils ont, eux aussi, un certain âge. Parce qu’on oublie vite les gens quand ils sont seuls, chez eux. Alors, quand tout le monde se mobilise pour une personne, chacun se sent mieux.
Quand ils décident de raccrocher, une éternité s’est écoulée. Je me sens un peu seul, en voyant l’heure. La nuit va bientôt tomber. Je vais préparer de la musique, en continu. Settlers Bay n’a plus besoin de moi. Lucienne n’a plus besoin de moi. Je n’ai pas vu la journée passer, le temps a défilé sans prévenir. C’est si soudain, le stress a disparu et je n’ai plus à m’inquiéter pour qui que ce soit. De plus, j’ai finalement assuré une journée entière de diffusion. La fatigue prend le relais, j’écoute ce qui sort des enceintes d’un air distrait. La radio est là pour m’accompagner, je ne suis pas vraiment seul.
Encore cette sonnerie ? Je ne devrais pas soupirer, c’est sans doute un auditeur inquiet qui n’a pas suivi toute la résolution de l’histoire. Je ne suis plus en direct, la radio diffuse des musiques promptes à réchauffer les cœurs et les foyers par ce temps froid.
— Pardon, jeune homme, vous vous appelez Baptiste, c’est bien ça ?
Une voix qui hésite, qui raconte une vie entière dans son timbre. Ce n’est pas que l’âge, l’émotion étreint mon interlocuteur. Je distingue une différence avec les autres voix entendues aujourd’hui.
— Oui, Monsieur, c’est bien mon prénom. Que puis-je pour vous ?
— Rien. Rien de plus. Vous avez déjà fait beaucoup. Ecoutez, demain, ou le jour d’après, mon fils reprendra la place devant le micro. La vie reprendra son cours, la radio retrouvera ses programmes. Mais ce que vous avez fait aujourd’hui, ça restera à part. Je ne suis plus en état de parler longtemps, mais je voulais vous dire merci. Cette radio rappelle aux gens qu’on les écoute, qu’on leur parle, mais vous, vous leur avez rappelé que la radio, avant tout, c’est eux.
Il tousse et s’excuse de ne pas pouvoir me parler plus longtemps. Je bégaie un aurevoir alors qu’il raccroche. Dehors, le blizzard n’est plus si féroce. Mon aventure en ce lieu prendra fin lorsque l’équipe habituelle arrivera, au petit matin. D’ici là, je m’installe sur le canapé, avec quelques couvertures. Pas dans mon pays, pas chez moi. Pourtant, aujourd’hui, à Settlers Bay, il semblerait que j’aie trouvé ma place.
Sébastien Tronel.
Texte publié dans le No 45. Radio-Active



