le moteur ronronne le siège est trop grand pour mes jambes le monde défile dehors flou je sens le parfum du cuir et celui du matin qui traîne encore je suis assise à l’arrière avec mes deux sœurs jambes croisées fenêtres ouvertes le vent frappe nos visages et transporte l’odeur des voitures d’à côté mon père tourne le bouton de la radio d’un geste automatique et ça tombe sur lui juste au moment parfait Le Poinçonneur des Lilas voix un peu cassée un peu triste qui remplit l’habitacle je ferme les yeux je m’accroche à la ceinture le rythme du moteur se mélange aux notes j’écoute mon père taper doucement sur le volant parfois chanter un mot presque murmuré je comprends pas tout mais je comprends tout ce que ça veut dire sans le dire la chanson s’enroule autour des mains sur le volant autour du miroir du ciel autour de moi je suis petite je suis tranquille je suis là et les sœurs aussi et c’est tout le reste est dehors la lumière sur le tableau de bord les nuages qui glissent sur le capot le vent qui pousse la radio est une main qui nous tient ensemble le matin est déjà chaud la voiture avance à peine dans les embouteillages la voiture d’à côté ralentit aussi je devine derrière les vitres qu’ils cherchent la même fréquence peut-être qu’ils veulent attraper la même nostalgie le moteur grogne les klaxons se répondent la chaleur colle un peu mais la chanson traverse tout ça le monde devient miniature chaque note s’accroche aux sièges à nos mains à la peau de mon père à mes cheveux qui volent Le Poinçonneur des Lilas ne sauve rien mais il nous tient ensemble dans ce flux de voitures qui avance par à-coups le soleil se reflète dans le rétro comme des éclats de lumière fragile les gestes de mon père simples et précis frôlent la cadence de la chanson mes sœurs chuchotent des mots que je ne comprends pas mais je les retiens quand même tout est banal et pourtant extraordinaire le souffle du vent la chaleur des corps le moteur la voix qui se faufile entre les fenêtres ouvertes la chanson continue et on continue avec elle et dans la 806 qui glisse au milieu des autres voitures l’autoroute devient un tableau fragile et vivant et je sais que je me souviendrai.
Clémentine Pons.
Texte publié dans le No 45. Radio-Active



