Marcel-Romain Thériault. La partie de poker

Image tirée du film a little prayer (H-E-L-P)/simple prière (S.O.S !) de Louise Bourque (2 minutes 30 secondes, 1999)

La partie de poker

Cette année-là, 1926, un printemps hâtif avait fait avril en mars sans avoir tout à fait échappé à février. La glace qui avait figé la baie dès décembre avait déjà cassé ; au gré des marées et des vents, elle s’écrasait sur les caps et s’amassait sur les plages et les berges. Couplées à d’intenses cycles de gel et dégel, des tempêtes avaient recouvert le paysage d’un épais tapis de neige durcie. De mémoire, ça ne s’était jamais vu. Tout le long des quelque cent milles de littoral qui s’étendait de la ville de Bathurst au port de Shippagan en passant par un chapelet de villages, incluant Burnsville et Caraquet, les habitants ne savaient plus à quoi s’attendre. Le Caraquet Flyer, unique train de la voie ferrée opérée par la Long Shore Railway Co, n’avait réussi, en mars, qu’un aller-retour, alors qu’on en prévoyait quatre. On s’inquiétait du ravitaillement, on craignait de ne pouvoir expédier le bois et la morue séchée.

« Quand, même les caprices des cieux sont capricieux, y a rien à faire », pontifiait Honoré Léger. Natif de Burnsville, le rougeaud et corpulent Honoré avait repris, après la Grande Guerre, le magasin général qu’avait bâti son père. Il y avait rencontré sa femme, Sarah, la fille de l’hôtelier… Il avait vendu le magasin et était devenu hôtelier par alliance. Sarah et lui avaient vu leur clientèle diminuer de moitié à cause de cette température à l’envers du bon sens.

Honoré n’avait qu’une hâte, que le Caraquet Flyer reprenne du service. Il avait doublement affaire à Bathurst : pour y faire des représentations auprès du député et pour rapporter à Sarah ses commandes pour l’hôtel. Mais il y avait une autre raison, une toute joyeuse : avec d’autres marchands, des habitués de l’hôtel passionnés de poker comme lui, chaque printemps, ils louaient le pullman privé de la LSR et le transformaient, le temps du voyage, en casino fermé. Honoré, à trente-huit ans, était le plus jeune du groupe qui avait une moyenne d’âge quinquagénaire. Sarah faisait semblant d’ignorer qu’Honoré profitait du trajet pour assouvir son démon. Comme il avait toujours été chanceux, elle le laissait faire ; l’hôtel lui appartenait, c’était son héritage à elle, et personne, même pas son homme, ne le lui enlèverait.

Les hommes embarquèrent à une heure de l’après-midi ; dix minutes plus tard, des jets de vapeur balayaient le quai et le train s’ébranla.

••••

La nuit tombait sur un ciel gris argenté, au plafond bas. Le vent tourna brusquement et des rafales de neige du noroît rapportèrent le froid comme au cœur de février. La neige s’accumulait sur la voie. La locomotive tirait de plus en plus difficilement le petit convoi, ses volutes de fumée noire battues et rabattues au sol par des coups de vent rageurs. Le train peina pendant une autre heure avant de s’immobiliser quelque part au milieu de nulle part…

Dans le salon du pullman privé, le vent ululait par une fenêtre mal ajustée ; des motifs glacés recouvraient la vitre ; Honoré, de sa main nue, faisait fondre le givre. Cela ne servait à rien, il ne voyait guère que du blanc strié. Il revint s’asseoir. La porte communicante s’ouvrit. Le serre-frein entra et desserra les dents crispées par le froid : « La plow va arriver demain matin seulement. » Au milieu des protestations, Honoré, le visage arborant un grand sourire, se retourna vers Adelbert Thériault, le marchand général de Caraquet qui lui avait racheté son magasin lorsqu’il était devenu hôtelier en mariant Sarah :

« Ben qu’est-ce qu’on peut faire ? Aussi ben s’installer pour notre petit poker à la lampe à l’huile, suggéra-t-il en prenant un instant un air faussement ennuyé.

— C’était ce qui était prévu, pas vrai ? renchérit Adelbert. Sortez les cigares ! cria-t-il à la ronde. Il déballa un paquet de cartes tout neuf.

— Sortez votre argent, appela Honoré. Toi aussi, Mr LSR – il désignait le serre-frein. Je tiens la banque. Que j’en voie un tricher, je l’envoie pelleter la track jusqu’à Bathurst ! »

Ayant tout son temps, le serre-frein ne put résister à l’invitation ; les cinq hommes s’installèrent autour de la table de jeu. On tira au sort pour savoir qui brasserait les cartes en premier. Le hasard désigna Adelbert.

La nuit s’égrenait de bourrasque en bourrasque et de levée en levée. On ne quittait la table que pour aller soulager une vessie que l’âge de certains rendait capricieuse. Les esprits s’échauffaient au feu d’un cruchon de rhum blanc qui semblait sans fond. Les mises des premières parties étaient amicales ; on les augmenta graduellement, à la blague pour commencer, juste pour corser un brin les enjeux. Peu à peu, les éclats de rire des fanfaronnades initiales furent étouffés par le silence de plus en plus tendu des calculs de probabilités. Dans ce climat de tempête revêche et de poêle à bois surchauffé, la retenue habituelle se délitait. Le fair-play se fit rigide avant de céder le pas à l’âpreté du gain pour ceux qui gagnaient et au désir farouche de « se refaire » pour ceux qui perdaient.

Au lever du soleil, comme le voulait la règle, les jeux étaient faits. On s’arrêta, hébété, éméché. Sous la fumée stagnante des cigares, dans le brouillard des regards hagards et des esprits ahuris, on fit les comptes. Honoré sortait grand gagnant. Ses compagnons de jeu infortunés lui avaient rapporté 6,915.00$ comptant, une somme colossale…

La hardiesse des joueurs, cette nuit-là, s’expliquait mal. Le moins perdant de tous, le serre-frein, avait hypothéqué son salaire annuel ; deux marchands avaient vu s’envoler leurs bénéfices du mois ; enragé par une suite de pertes qu’il voulait continuellement rattraper, Adelbert, sur un coup de tête d’une extraordinaire imprévoyance, avait misé son magasin. Il avait perdu. Honoré avait remporté son ancien commerce. Le charivari de la saison leur avait-il fait perdre la raison ? Il y a de ces coups du sort qui demeurent inexplicables.

On en était là quand le soleil se leva.

Comme un automate, le serre-frein annonça qu’il allait rejoindre le mécanicien et le chauffeur pour entreprendre de déblayer la locomotive en attendant le chasse-neige. Sans émotion apparente, Honoré empochait ses gains. Adelbert se racla la gorge et prit une gorgée de rhum.

« On va-ti leur donner un coup de pelle ? » demanda-t-il à personne en particulier et à tous en même temps. Il chercha sa montre en or un instant. Puis se rappela. Elle aussi avait été gagée et perdue. Il ricana. Autour de lui, des doigts gourds rajustaient une cravate, des doigts rageurs remontaient des bretelles, des doigts raides défripaient un pli de pantalon, des doigts tremblants boutonnaient un veston. Personne n’osait le regarder, lui, le marchand général déchu, qui semblait faire fi de sa ruine.

Honoré fut le seul à répondre : « Venez-vous-en ! » Il sortit.

À la queue leu leu, les autres descendirent affronter la cruauté blanche de l’hiver – tout plutôt que de rester ruminer la défaite. Le ciel était dégagé, l’air était pur, immobile. La poudrerie avait sculpté des congères sahariennes. Longeant les wagons, le petit groupe marchait vers la locomotive, seul le bruit de leurs pas sur la neige en croute rompait l’étrange silence figé. On trouva des pelles, on se mit à l’ouvrage. Pelleter chassait les brumes de l’alcool et des cigares. Renfermés, les perdants ruminaient la démesure de leurs pertes ou de leurs dettes tout en épiant furtivement le gagnant avec l’espoir puéril d’être graciés. Dans la locomotive, le chauffeur jetait du charbon dans la fournaise, attisait le feu, faisait monter lentement la pression dans la chaudière.

Après une demi-heure, Honoré cria : « Je suis gelé ! » Il s’en alla au pas de course et disparut dans le pullman privé. Adelbert en profita pour approcher ses compagnons d’infortune. Conciliabule. Il fut convenu qu’on amorcerait avec Honoré des discussions pour ramener les enjeux de la dernière nuit à des proportions plus raisonnables. Avec un air de conspirateurs, ils terminèrent leur tâche, puis rentrèrent tous à leur tour se réchauffer dans le pullman privé.

On se mit à parler température, on se demandait quand seraient annoncées les prochaines élections, on échangeait des regards à la dérobé. Rien. On se renfrogna. Personne n’osa aborder Honoré de front.

••••

Le chasse-neige arriva enfin. C’était une locomotive sans queue ni tête, c’est-à-dire munie d’une lame à l’avant et d’une lame à l’arrière. Ils apprirent qu’ils étaient à trois milles du pont de la rivière Bass, donc à une dizaine de milles de Bathurst. On y serait dans une heure. Comble de malchance qui mit la patience des hommes à rude épreuve, un bris mécanique retarda l’attelage des locomotives. Heureusement, on pouvait faire la réparation, mais la matinée allait y passer. On fit une pause pour manger ; on partagea les restes des provisions de la veille. Le train s’ébranlait enfin. Il prit de la vitesse.

On faisait à nouveau route vers Bathurst. La poudrerie recommença, la visibilité devint presque nulle à nouveau. Le chasse-neige pulvérisait les congères qui avaient recommencé à obstruer la voie.

Le convoi approchait du pont de fer de la rivière Bass. Le mécanicien du chasse-neige réduisit la vitesse à vingt-cinq milles à l’heure. Impossible pour lui de voir qu’un embâcle poussé par la marée et le vent avait peu à peu soulevé et déplacé le tablier du pont…

Les rails n’étaient plus alignés.

Déviant sur la gauche, le chasse-neige heurta le parapet ; les roues quittèrent les rails ; le mastodonte de fer capota dans le ravin, entrainant dans sa chute terrible son tender et la deuxième locomotive. Le nez du deuxième tender se cabra et le bogie avant retomba complètement à gauche des rails, raclant avec violence le talus enneigé ; roulant uniquement sur son bogie arrière, l’arrière du tender se retrouva de travers et fouetta l’entrée du pont ; l’attelage arrière se rompit net. Le premier wagon éperonna le tender sans se renverser, l’arrière se soulevant et soulevant le nez du deuxième wagon, formant de la sorte une pyramide qui ne cessait de monter sous la pression du pullman privé qui les emboutissait. Un effroyable crissement provoquait des gerbes d’étincelles. À bout de course, le pullman privé se renversa sur sa droite ; le reste du convoi – miracle – demeura sur les rails tandis que le train s’immobilisait enfin dans un bruit d’entrechoquement métallique monstrueux.

À l’avant du pullman privé, là où se succédaient la réserve et le placard qui servait de toilette, le serre-frein rouvrit les yeux. Il gisait parmi des rondins, chanceux de ne pas avoir été écrasé par l’éboulement du bois de chauffage. Son fond de pantalon était poisseux : il avait pissé sur lui. Une entaille sévère au front saignait abondamment. Il attendait son tour pour aller uriner, quand le plancher avait glissé sous lui.

Les deux compartiments étaient maintenant séparés du salon par une cloison tordue qui bloquait la porte. Se tordant le cou, le serre-frein repéra, au-dessus de lui, une porte de service. Il réussit à la faire coulisser. L’air frais et la lumière le fouettèrent momentanément. Puis il se souvint : il y avait un homme dans la toilette sous lui. Il s’arcbouta et dégagea un tas de rondins. La porte de toilette apparut. Il appela. Une fois. Deux fois. Trois fois. Silence. L’adrénaline du choc s’estompa. Puis la douleur nichée dans ses muscles se libéra.

Dans le placard de toilette, Honoré était mal en point. Bloqué aux hanches par le renfoncement d’un pan de mur. Au moment de l’impact, la porte en se tordant, avait empêché le lavabo, qui s’était détaché du mur, de lui écraser la tête. Il respirait difficilement. Il pouvait bouger un bras, mais ne sentait plus ses jambes. Soudain, à sa gauche, il entendit une voix, loin, très loin. Il tourna la tête, une douleur fulgurante traversa sa nuque et il s’évanouit.

En arrière du pullman, Adelbert, sonné, se relevait après avoir pesamment donné contre la porte arrière. Tout était sens dessus dessous. Il avait envie de vomir. Il regarda autour de lui en maudissant le rhum. Il ne comprenait pas. Plus rien ne faisait de sens. Un instant debout, il avait suffi d’une secousse pour le renverser. Les autres étaient affalés dans des poses désarticulées. Les gémissements commençaient à se transformer en cris de douleur et d’appels au secours. Déraillement. Le mot éclata dans la tête d’Adelbert. Les muscles gonflés par l’adrénaline, il ouvrit la porte arrière et l’arracha littéralement de ses gonds. Les uns après les autres, ils sortirent en se laissant choir dans le fossé. La croute de neige glacée céda aussitôt sous le poids des hommes et ils s’enfoncèrent. Flageolants, ils se mirent à patauger avec frénésie dans des poches d’eau qui leur gelait les pieds et les mollets.

Puis Adelbert cria : « Où est Honoré ? » On se retourna vers le pullman. Adelbert rebroussa péniblement chemin et remonta le wagon renversé jusqu’au bogie avant. Engourdi par le froid, il s’arrêta un instant pour reprendre son souffle. Il entendit trois cris, trois appels. Il grimpa sur le bogie – les roues, dans leur élan sinistre, tournaient encore. Un dernier effort le fit rouler sur le flanc du pullman. Il se redressa. Il trouva la porte de service ouverte. Il entendit à nouveau crier. Il cria à son tour. Le serre-frein apparut aussitôt. Adelbert l’aida à se hisser hors du compartiment. Tremblant de tous ses membres, le serre-frein marchait à quatre pattes sur la carcasse du pullman, le cou et le dos rouge de sang. Adelbert comprit, à travers le flot de paroles incohérentes entremêlées de hoquets, qu’un autre homme était en bas. Le serre-frein se releva, tituba. Adelbert fut incapable de le retenir : l’homme blessé piqua tête première dans le fossé. On vint le relever aussitôt.

Empoignant le rebord de la porte de service, à bout de bras, Adelbert se suspendit dans le trou. Il se laissa tomber. Il se reçut mal. Une douleur à la cheville le plia en deux et sa tête cogna lourdement la cloison de la toilette. À moitié assommé, il entendit un gémissement sur sa gauche. Ses yeux s’accoutumaient à la pénombre et il trouva enfin la porte de la toilette. Il tenta de l’ouvrir. Elle était coincée.

« Tiens bon, cria-t-il, j’arrive ! » Il se mit à pousser et à tirer la porte de toutes ses forces.

••••

Dehors, les rescapés embrassaient d’un même regard incrédule l’ampleur de la catastrophe. Le chasse-neige fumait encore. Ni les mécaniciens ni les chauffeurs ne donnaient signe de vie. Il aurait fallu descendre. La peur d’une explosion de la chambre à vapeur découragea toute tentative. On appela, on cria. En vain. On les laissa pour morts… Ce n’était pas une décision, c’était la fatalité. On alla se regrouper et se réchauffer dans le wagon de queue. Jamais la caboose n’avait semblé plus accueillante.

Le vent était tombé. Le silence était dense. De longues minutes s’écoulèrent. Tout à coup, Adelbert, à bout de souffle, ouvrit la porte de la caboose. Il tomba à genoux. Il grelotait, il sanglotait. Ses mains étaient ensanglantées, ses lèvres tremblaient. Le silence fit même taire le vent. Les autres devinèrent peu à peu le drame. Honoré était mort.

Un brouhaha indescriptible fit éclater le silence. On se bousculait, on voulait savoir, on exigeait le silence, on hurlait des questions. Dans le tumulte, Adelbert expliquait tant bien que mal. Quand il avait forcé la porte de la toilette pour venir en aide à Honoré, le lavabo, que plus rien ne retenait, avait poursuivi sa chute et fait éclater le crâne d’Honoré. La stupeur figeait les hommes. Fermer les yeux n’effaçait pas la vision d’horreur. Adelbert cherchait ses mots : « Honoré, avant de…, il a dit…, avant de mourir, Honoré a parlé. À travers la porte, je l’ai entendu… Il a dit : la partie de poker, c’était juste une game… C’est ça qu’il a dit : juste une game. »

— Juste une game ? dit quelqu’un.
— Ça veut-tu dire : pas une vraie game ? Juste une partie… amicale ? dit un autre.
— Oui, surement ? espéra quelqu’un d’autre.
On se tourna vers Honoré.
— Oui, souffla-t-il. C’est surement ça… c’est ça que ça voulait dire.
 On se tut. Un étouffant malaise, mélange de vertiges, nausées et palpitations, oppressait les uns et les autres. Un aura de suspicion créait un vide autour d’Adelbert : en poussant la porte, avait-il eu l’intention de… ? On aurait dû s’exclamer, aller vérifier ; mais, paralysé par la même lâcheté, feignant ne pas la ressentir, on n’en fit rien. On ne voulait pas en savoir plus, on ne voulait pas spéculer plus avant sur l’à-propos tragique de cette confession aux relents d’extrême onction. Non, on balayait cette possibilité ! Chaque perdant se réjouissait secrètement : Adelbert a tout effacé. Chaque perdant se censurait aussitôt : non, c’est Honoré qui a tout gommé, tout rayé, tout biffé. Toutes les ardoises avaient été effacées d’un coup de torchon providentiel, pas un seul joueur ne voulait courir le risque de remettre en cause sa libération inconditionnelle. On se taisait, donc. Aucune parole pour tenter de soulager Adelbert. Au contraire, les autres s’écartaient furtivement de lui, le laissant en tête-à-tête avec sa culpabilité.

Qu’aurait-on pu dire d’autre qu’amen après une telle oraison exonératoire ?

Marcel-Romain Thériault

Texte publié dans le No 13. Fragments d’humanité