Une femme s’installe en face de moi, elle n’a pas dit bonjour en entrant, a enlevé son manteau, l’a jeté sur l’accoudoir du fauteuil. Elle croise et décroise les jambes, bottines en cuir noir, elle n’est pas bien, ça se voit au premier regard. Mycose vaginale, crème antifongique. Dehors, il fait froid, la nuit est tombée. Nous étions déjà plusieurs dans la salle d’attente, je me demande si nous allons toutes consulter le même médecin. En tout cas, il a du retard, j’avais rendez-vous à 17 heures, il est presque 18 heures. Nous ne parlons pas, nous regardons en chiens de faïence, un coup d’œil par-ci par-là, avant de replonger sur notre téléphone. Au-dessus de nous, une enceinte diffuse un pâle fond sonore, une sorte de radio que je n’écoute pas, que personne n’écoute. Une jeune fille gloss et fard à paupières commence à s’impatienter, c’est certainement la première fois qu’elle vient ici, elle ne sait pas que l’attente est longue, aussi longue que ses longs cheveux blonds. Palpation mammaire, contraceptif oral. À côté d’elle, une quinquagénaire ridules au coin des yeux enlève subitement son écharpe. Bouffée de chaleur, ménopause. La musique s’est accélérée, on dirait que le tempo suit les gestes de cette femme, quelques minutes, juste quelques minutes de perdition. Elle se fait de l’air en agitant un magazine, son visage rouge cramoisi retrouve peu à peu son teint blafard. Une speakerine vante les mérites d’une crème anti-âge révolutionnaire. Soupirs. Œstrogènes et progestatifs. La femme au fond de la salle, celle qui ne fait pas de bruit, celle qui caresse son ventre, me sourit. Examen prénatal, échographie. Jingle Bells, Jingle Bells, Jingle all the way… L’enfant sera là après Noël, ce n’est pas lui qu’on célèbre. Une porte s’ouvre, le médecin appelle un nouveau patient, la jeune fille à la pilule se lève : Bonjour Docteur ! Poignée de main. Microbes. En se levant, elle a fait tomber une carte de son sac. Je la ramasse, la lui rendrai quand elle sortira. C’est une carte verte, une carte de fidélité pleine de motifs hexagonaux. Depuis le temps que je consulte mon gynéco, je n’ai pas de carte de fidélité, il faudra que je lui demande si ça existe. La radio diffuse de la publicité : Une bûche offerte pour trois achetées ! J’imagine déjà le slogan : Un frottis offert pour trois consultations ! Je ris, ça doit être nerveux. La dernière femme, celle dont personne ne fait attention, éternue. Taille moyenne, cheveux courts, allure quelconque. Palpation des seins, examen pelvien, la routine, rien à signaler. Un coup de vent nous fait toutes sursauter : une mère agacée, trainant un gamin, pénètre dans la salle d’attente, talons hauts, claquants, elle salue, brasse de l’air, s’installe à côté de la femme au ventre arrondi. Roulement de tambour, spéculum, toucher vaginal… Il commence à être vraiment tard. Le médecin entrebâille la porte, c’est mon tour. La prochaine fois, il faudra que je vous parle de mes dysménorrhées, mais la speakerine est déjà passée à autre chose.
Isabelle Larpent-Chadeyron.
Texte publié dans le No 45. Radio-Active



