Mélanie Bizier. Il n’y a pas que les murs qui ont des oreilles

France Bergeron, Anamorphose, collage, médiums mixtes.

Première communion – 7 ans

Les cheveux courts, ça fait plus propre !
Envoye, montre-nous comment té belle

On me soulève on m’installe
debout sur une chaise de cuisine
à la parenté j’exhibe
mes déceptions
           coupe champignon-gnon-gnon
           robe de lainage à carreaux
           ballerines serties d’une boucle
trop étroites
comme d’habitude.

Murmure soufflé sur la petite croix argentée
            s’il-vous-plaît-faites-que-maman-veuille-que-j’aie-les-cheveux-longs-please

Visite à la maison – 8 ans

Derrière l’oreille droite
par intermittence je saigne
depuis des mois.

Viens ici, regarde ça, té infirmière toé !

De l’eczéma, ben voyons donc, c’est des niaiseries

Du bout des doigts je me réfugie
dans l’habitude de la blessure.

Anniversaire – 9 ans

Elle profite hein ! 100 livres astheure, imagine, elle est à veille de me dépasser
Pis l’autre jour, je l’ai surprise avec le p’tit Tremblay
           sourire sourire
           clin d’œil clin d’œil

Combien de chandelles deviennent nos plus proches confidentes ?
            s’il-vous-plaît-faites-que-je-maigrisse-pis-que-mes-cuisses-ne-se-touchent-plus-please

Intacte au fond du sac poubelle
ma part de gâteau boude mes désirs.

Souper de semaine – 10 ans

On devrait lui mettre des serviettes dans sa boîte-à-lunch !
On ne sait jamais
            sourire sourire
           clin d’œil clin d’œil

Ce soir-là
devant le miroir de la salle de bains
Bloody Mary tarde à surgir
           s’il-vous-plaît-faites-que-ton-fantôme-vienne-me-chercher-pis-vite-please
avant l’apparition de mes règles
un jour d’école.

Jour ordinaire – 11 ans

Tiens, c’est l’ancienne à ta cousine, ça va cacher tes bouttes
Au pire tu la rembourreras avec des Kleenex !
            rires

La dentelle jaunie entre les mains
sans mot je retourne à ma chambre
avec ma honte et un peu de celle à ma cousine.

Une brassière unique
pour tous les jours de la semaine.

Visite à la maison – 12 ans

Hé qu’elle est poilue !
Une chance que t’es venue, ça pas de bon sens

Je n’avais pas remarqué.

Ma tante opère sur le plancher de la cuisine
mon corps se tend sous la cire chaude
les bandelettes m’arrachent des larmes.
            je le sais je le sais
           je me plains pour rien

Pense à tes belles jambes douces
            J’imagine un essaim d’abeilles
           me torturer à travers les flammes
           dans un enfer aux odeurs de poils brûlés.

Deux-trois séances plus tard
sans surprise
ma tante a d’autres chats à fouetter.

Le tout se terminera
           avec un Bic
                      des sacres
           crisse-de-poils-j’espère-qu’on-ne-remarquera-pas-mon-tour-de-bikini-please
                      et plusieurs poils incarnés.

Réveillon de Noël – 13 ans

Marche donc le dos droit !
T’as vu, elle a les fesses à son père

Au cœur du tohu-bohu du réveillon
maman déballe un pèse-personne électronique.

Sans un regard pour mon père elle s’éclipse
dans sa chambre je la devine pleurer.

           Est-ce que les manteaux de fourrure
           savent réconforter ?

Divorce – 14 ans

Sur la voie de la guérison engourdie je tâte
ma tête enrubannée ma touffe de cheveux gras
mes nouvelles oreilles
recollées.

           mon père n’était pas d’accord
           ma mère elle pouvait bien faire ce qu’elle veut

Mélanie Bizier

Texte publié dans le No 36. En corps

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