Gisèle Villeneuve. Pauvre p’tit pou : Éloge du sot

Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.

Boileau

Le sot sait que sans le sot les sociétés s’effondrent. Sous-espèce homosapienne répandue à la surface de la Terre, elle est la fondation stabilisatrice des civilisations (quelles que soient la culture et la cuisine qu’on a adoptées). Donc, prendre le sot en pitié est futile, lui qui n’est pas le pauvre p’tit pou qu’on pourrait croire au premier abord.

Sans le sot, la structure sociale se désagrège. Après un krach ou une pandémie, acquéreur vaillant, il est le premier à se précipiter dans l’achat de choses dont il n’a nul besoin, converti à la convention que la consommation est le moteur d’une relance économique.

Sans le sot, comment la gent politique, la glu des systèmes sociétaux, survivrait-elle ? Les gens de gueule (comme on dit gens de robe) tomberaient en désuétude si le sot n’encourageait pas leurs discours alambiqués et truqués, truffés de promesses vite oubliées dès les élections passées. Pourtant déçu et se sentant poire trahie, le sot reprend sa place dûment marquée, ne manquant jamais à l’appel, croyant dur comme fer à la valeur intrinsèque de chaque promesse recyclée.

Le sot est un facteur essentiel dans la prolifération des désinformateurs et des vendeurs de snake oil, des propagandistes et des conspirationnistes. Il appuie l’art de déséquilibrer et de désorienter, qu’il voit non comme un complot, mais comme un idéal. En effet, pourquoi s’encombrer des incongrues notions de tolérance, de coopération et pire, de l’accès à la connaissance, toutes associées à cette vilaine affaire, invention des Grecs  : la démocratie ?

Par bonheur, pour faire du sot un performeur perpétuel, ces adroits entraîneurs ont créé des moyens formidables avec Internet, qu’ils ont brillamment baptisé médias sociaux (c’est cosy et rassurant). Toutefois, longtemps avant l’ère virtuelle, leurs ancêtres ont recruté Dieu (don’t waste time, fetch the top coach), avec l’appui des gens d’Église et de leurs très efficaces doctrines du bûcher. Et dans un passé moins reculé, mais dont le succès retentissant persiste, Advertising-Man-of-Madison-Avenue a pris la relève.

Invariablement à chaque étape, le sot suit le mot d’ordre. C’est sa fonction de s’entraîner jour et nuit pour vaincre les influences perturbatrices. Ainsi, quand l’intellectuel (cet ignoble illuminé branché sur la logique et le savoir) descend dans la rue pour protester, le sot sait (convaincu de tout sans se soucier de chercher les preuves) qu’il doit maintenir son statut de champion, coûte que coûte.

Frédéric Gayer, Seuls dans la ville 9, sérigraphie, 2021. Format : 30 X 40 cm sur papier Somerset.

Le sot revient à la charge, toujours le premier à répondre à l’appel des joutes militaires. Contrairement à l’intellectuel qui prend la poudre d’escampette, profanant le vénérable adage dulce et decorum est pro patria mori – il est doux et honorable de mourir pour sa patrie – en le qualifiant de Vieux Mensonge (sa propension à réfléchir le rendant lâche), le sot sait que l’effort de guerre est le ressort des plus ingénieuses inventions, d’où sa promptitude à s’engager corps et âme en marchant, peur camouflée et sans reproche, vers le champ d’horreur. Un autre sot choisira des voies moins officielles, mais oh combien plus exaltantes, ouvertes par les groupes de la terreur sacrée (comme on dit gens d’armes ou de croisades, c’est selon), habiles à faire rutiler l’inestimable obligation de se donner, avec l’assurance – et ce n’est pas de la petite bière – du paradis à la fin de son agonie.

Dans la vie civile, le sot participe avec autant de vigueur au parfait déroulement de la coexistence durable. Aux risques et périls de ses concitoyens et sans qu’il se donne mauvaise conscience, car il a un devoir à accomplir, il roule à pleins gaz sur l’autoroute en faisant du slalom entre les véhicules. S’il cause un accident avec blessés graves ou s’il devient quadriplégique lui-même, son sacrifice contribuera à la bonne marche du service de santé et à la stabilité des emplois. En ville, il double et se faufile entre un camion et une bicyclette, il ne met jamais son clignotant avant de tourner et il grille régulièrement un feu rouge. Quand ses manœuvres attirent enfin l’attention d’un agent, le sot est aux anges, les contraventions étant une source importante de revenus pour sa municipalité. Et comme la plupart de ses concitoyens échouent à déroger au Code de la route, il revient au sot, qui parfois oublie d’être bête, d’assumer cette responsabilité.

Les chercheurs, spécialistes de la sous-espèce, inventorient des centaines d’exemples, tous aussi stupéfiants dans leur abondance et leur diversité, les études décrivant une collectivité imaginative (quoiqu’en pense l’autre) et florissante, nullement en voie d’extinction. Autre fait remarquable à ne pas passer sous silence en nos temps d’intolérance accrue  : le sot ne connaît pas les barrières de race, de religion, de langue, de couleur de peau, de classe et de caste. Puisqu’il est partout, aucune culture ne déplore son absence en ses murs. En d’autres mots, le sot jouit du principe universel de liberté, fraternité, égalité.

Malgré ses efforts pour maintenir le statu quo (sa vitale mission n’est plus à prouver), le sot ne cesse d’être injustement vilipendé par les humoristes sur les scènes mondiales, ou par les écrivains (ces gens de lettres avec leur ton de suffisance), ou même par le clown, ce piteux pitre pathétique. Et cette injustice n’est pas que contemporaine. Rappelons qu’au Moyen Âge européen, on pratiquait la sottie (avec un ou deux «  t  » selon l’ampleur qu’on donnait à la représentation). Costumés en bouffons, des acteurs interprétaient un peuple imaginaire de gens sots. Et naquit le Prince des Sots, donnant au simple sot (comme les médias disent ordinary people) ses lettres de noblesse. Quoique allégorique, le spectacle était conçu pour se moquer du comportement de sots en chair et en os, qui devenaient la cible du jeu en dépit de leur nouvelle aristocratie. Pourtant, l’insulte millénaire ne perce pas la couenne dure du sot. Après tout, ce n’est que du théâtre et n’est-ce pas que the world is a stage ?

Quoi qu’il en soit, le sot peut faire valoir ses droits inaliénables d’existence en s’appuyant sur le langage lui-même et, le langage étant gage de la supériorité des humains, qui oserait réfuter un tel argument ? Autant les spécialistes ont proposé plusieurs noms pour tenter d’identifier le plus correctement la sous-espèce, comme Homo doofus (homme stupide), Homo anus (homme trou de cul), Homo bestia (homme bête) ou Homo obesus (homme obèse, dans le sens figuré de tête enflée), le sot sait que les langues ont plus de qualificatifs pour lui que pour l’autre. Les chercheurs eux-mêmes ont dressé un tableau préliminaire de synonymes en français et en anglais, plaçant côte à côte stupide et intelligent.

étonné
hébété
interdit
abruti
bête
borné
idiot
imbécile
inintelligent
niaiseux
sot
penaud
sans-dessein
crétin
nigaud
niais
couillon
con
conasse

pensant
capable
éveillé
habile
ingénieux
malin
perspicace
éclairé
réfléchi
sagace

unintelligent
dull-witted
slow-witted
dull
dopey
slow
dense
thick
obtuse
blank
vacant
vacuous
empty-headed
mindless
blockheaded
witless
blockish
senseless
brainless
foolish
simple
simple-minded
puerile
doltish
thickheaded
thick-witted
lumpish
dumb
asinine
half-witted
deficient
subnormal
retarded
feeble-minded
idiotic
imbecile
moronic

bright
smart
brilliant
wise
clever
quick-witted
sharp
alert
keen
lively
sprightly
wide-awake
vigilant
sensible
reasonable
practical
purposeful
effective
discerning
astute
perspicacious

Les recherches continuent dans toutes les langues. Pendant ce temps, pour célébrer ce bond évolutif, chaque année en juin, on accueille le Festival de l’empathie pour le sot/Empathy for the Sucker Festival.

Sur fond de musique de fanfare, les festivaliers se massent le long des trottoirs pour voir passer la Putz Parade. Sur un char allégorique, un politicien charabiate, pendant que derrière lui se tiennent ses figurants, leur sourire béat fendu jusqu’aux oreilles. Sur un autre char, des hommes et des femmes en vêtements du dernier cri portent de longs colliers de cartes de crédit. Le char est orné de traînes composées de relevés de compte. Des lettres illuminées clignotent : en payant le minimum mensuel prescrit de 10 $ d’un montant de 369,61 $, cela prendra trois ans et quatre mois pour s’acquitter de la dette, principal et intérêts. Message exemplaire que le sot suit à la lettre en s’endettant systématiquement, tenant à cœur la robustesse des banques et les incontestables bienfaits du crédit à la consommation.

Les festivaliers envahissent les étalages en plein air. On achète sacs réutilisables frappés au logo du festival, mocassins décorés du logo du festival, ceintures de cuir et étuis pour cellulaires. Ça pitonne et ça swipe allègrement.

On s’entasse autour des comptoirs de nourriture. Ça mâche, ça déglutine, ça satisfait la panse. Et l’on balance au sol croûte, tasse jetable avec un reste de cappuccino, écoemballage barbouillé de sauce barbecue, avec la noble intention de veiller à ce que mouettes, corneilles et écureuils trouvent toujours de quoi se nourrir.

Pendant que la vente des tee-shirts bat son plein – «  STUPIDO C’EST MOÉ !  » «  GRIBOUILLE LE FOOL » «  STUPIDITY ! MY PRIDE ! MY FAITH ! » –, on consulte le programme du Congrès des couillons. On se bouscule pour entendre les keynote speakers ; sûrement, voilà les nouveaux Princes des Sots, ces incontournables influenceurs des temps modernes.

Cette année parmi les topos les plus courus est celui autour des drones et des véhicules tout-terrain pour les loisirs. Le conférencier encourage les membres de son auditoire à exercer leur liberté individuelle en utilisant leurs joujoux en tous lieux et en faisant fi des circonstances, car les fabricants comptent sur eux pour maintenir leur cote à la Bourse, la meilleure défense contre le chômage. Mentionnons également que la causerie récurrente autour de l’ubiquitaire leaf blower gagne en popularité, et pour cause ! Effectivement, pour le sot qui en fait bon usage, le tapageur outil de jardinage garde bien huilée la chaîne de R et D et de fabrication des appareils auditifs, branche médico-technologique indispensable aux malentendants de plus en plus nombreux. Encore une fois, indéfectible, solide au poste, le sot joue son rôle de premier plan, toujours prêt à servir son prochain.

Sous le chapiteau du Club des sots, on fait la queue. Les adhésions augmentent à vue d’œil. C’est rigolo rire de soi, avec l’appui de tant d’âmes sottes. Et l’on expose ses idioties sur la place publique. Les anecdotes pour attrape-nigauds fusent, on se tord de rire et on s’applaudit. Mis à part le sot inné devenu professionnel soutien de société (comme on dit soutien de famille), ne perdons pas de vue que tout individu (même le plus réfractaire) peut acquérir la bêtise. Avec humilité (et embarras), l’amateur (qui fait piètre figure, il en convient) avoue avoir commis une sottise une fois ou deux, incertain, cependant, s’il a su se rendre utile.

Donc, ayant établi son étoffe, le grand sot (comme on dit le grand public) n’a plus à se justifier ni à se faire prendre en pitié. Pauvre p’tit pou ! insistent les sentimentaux et les cyniques. Non ! Le sot se pavane, imbu de la valeur de son apport et de la profondeur de son abnégation. Indécrottable (et fier de l’être), il s’auréole de sa force suprême. Et s’il y a plus sot que sot pour admirer le moins sot, soit ! Seul l’impératif moral de descendre au niveau du plus sot parviendra à propulser la sous-espèce au faîte du glorieux crétinisme.

Gisèle Villeneuve

Texte publié dans le 29e numéro Éloge (paradoxal)