Rachel Duperreault. Au téléphone

Vous rappelez-vous de l’époque où les gens avaient un seul téléphone chez eux ? Chez nous, l’appareil était jaune et avait une place toute spéciale sur le mur de la cuisine, au milieu du papier peint fleuri orange brulé, brun et crème.

Le téléphone : magicien. Porteur de nouvelles bonnes et moins bonnes, de rires, d’échanges, de nouvelles et de ragots. Notre table de cuisine était accotée contre le mur, à côté de l’appareil. La place prisée à la table revenait à ma grande sœur – la chaise juste au-dessous du téléphone. Lorsqu’il sonnait, elle y avait accès en premier. De neuf ans mon ainée, il faut dire qu’elle s’en servait pas mal plus que moi. Mais comme je lui enviais cet honneur ! Et la sonnerie du téléphone, quelle joie ! Qui pouvait bien nous appeler ? Pourquoi ? On avait hâte de répondre, hâte d’entendre, hâte de reconnaître la voix. Les discussions se faisaient au grand jour, le cordon ne nous permettant pas tellement de nous éloigner. Pas de secrets. Pas de cachette. Notre connexion avec le monde s’ancrait parmi les autres.

Adolescente, on m’a acheté un téléphone pour moi toute seule. J’avais même une prise dans ma chambre ! Je n’avais malheureusement ni ma propre ligne, ni un appareil transparent avec tous les bidules «  technologiques  » multicolores visibles de l’extérieur. Mais bon. Il était blanc, il était à moi, et j’y faisais chauffer mon oreille quotidiennement. Ragots, histoires de cœur, trahisons… ah ! L’adolescence, non, le monde entier m’appartenait.

Maintenant adulte, plusieurs provinces me distancient de mes origines. Après maints déménagements, appartements loués, rencontres, nouvelles amitiés, une nouvelle patrie, un enfant, des chats, une hypothèque, il n’y a plus de ligne fixe chez moi. Le téléphone sonne rarement ; en fait, il vibre au fond de ma poche et me surprend chaque fois. On ne s’appelle plus comme avant, on envoie des textos. On se débrouille avec Google pour des questions de recettes qui auraient autrefois servi de prétexte pour une conversation au téléphone avec maman ou une tante. Les voisins nous invitent dans leur piscine en nous envoyant des émojis de maillot. Il ne faudrait surtout pas déranger l’intimité des autres.

Phonésie se voulait un projet pour meubler la solitude. Entre l’éloignement imposé par la pandémie et l’avènement des nouvelles technologies, on a rarement la chance d’entendre des voix inconnues et des accents variés nous chuchoter des mots doux à l’oreille. Proposer un numéro 1-800 à nos lecteurs nous permettait d’ouvrir une porte, si petite soit-elle, sur le monde tel qu’il était, et d’y laisser entrer nos réalités actuelles, là où nous cheminons tous à tâtons. Avec ce numéro, nous vous proposons de lire ces vers diffusés en avril dernier, de les entendre à nouveau, que ce soit chez vous ou à la plage, alors que les frontières s’ouvrent enfin. Aux poèmes du projet initial s’ajoutent d’autres textes qui, par manque d’espace, n’ont pas pu voyager sur les fils téléphoniques au printemps.

Nous vous souhaitons une bonne lecture et de belles découvertes, et vous prions de prendre votre téléphone pour faire sonner un peu d’espoir chez quelqu’un que vous aimez.

Rachel Duperreault, pour le comité de rédaction
Liminaire publié dans le Numéro 28. Phonésie