Caroline Bélisle. La fin du monde

Allô
c’est moi
Je t’appelle pour te dire que
plein d’affaires

Premièrement
le monde va pas bien
C’est pas surprenant
Plus nos affaires vont bien plus le monde va mal
C’est ça le deal qu’on a fait avec la modernité

Le monde est plus beau les yeux fermés
Bientôt on va devoir s’acheter des œillères toute la gang
Gucci Dior
On aura les tempes dans la soie
pis le cœur dans
l’azote
comme des petites chandelles qui dérivent sur la fin du monde
avec la mèche trop courte pour être allumée

Le monde va pas bien
C’est pour ça que je t’appelle

Toi
ça va ?
Je trouve que t’as les yeux tristes
l’opinion lousse
pis le flanc mou

Est-ce que tu penses à moi
pendant que le monde s’écroule ?
Est-ce que
les lumières des gyrophares aux petites heures
la méfiance dans les yeux de tes voisins
est-ce que
ça te donne envie de construire un bunker ?
Est-ce que ça te donne envie de
moi ?

Je t’appelle parce qu’en 2012 un peu saoule
je t’avais dit
si c’était la fin du monde
pis que tu devais la passer avec juste une personne
ce serait qui

pis t’avais dit que ce serait moi
pis t’avais dit
on râlera on crèvera
ta peau contre la mienne
on baisera jusque dans la mort

Pis là je sais
y est tard pour se rappeler de ça
t’es pus pompette pus maigrichon t’as pus 20 ans
si je me trompe pas t’as même une grande brune dans tes photos de famille

Mais je t’appelle parce que
le ciel est en chute libre
les tempêtes se font longues
les migrations sont des one-way
j’ai l’impression que les rues s’émiettent
pis j’ai pensé que le temps était venu
de ramper au sol
commencer à creuser

On pourrait se faire un trou pis étendre ton agonie dans la mienne

Si tu veux

Caroline Bélisle
Œuvre publiée dans le Numéro 28. Phonésie