Avant-propos Acadie-Québec

Se présenter à une résidence d’écriture en groupe, c’est toujours confrontant. Est-ce qu’on va bien s’entendre ? Est-ce qu’on aura des choses à se dire ? Serons-nous tous dans notre petit coin à écrire, ou aurons-nous une réelle expérience de création collective ?

C’est dans cet état d’esprit que je quittais Edmundston, en mars 2020, pour me rendre à Québec, afin de participer à la résidence Acadie-Québec. J’allais m’isoler pendant une semaine dans la Maison de la littérature avec Mo Bolduc (que je connais depuis le secondaire), Francis Paradis et Maya Cousineau Mollen pour créer un show. «  M’isoler  ». Je me doutais pas que ce terme prendrait tout son sens lors de la résidence…

Ça faisait environ deux semaines que j’avais arrêté de fumer. Avant de prendre le traversier qui allait me jeter au cœur de la vieille ville, j’ai acheté un paquet de cigarettes. Juste au cas. Je le savais pas encore, mais c’était une bonne décision.

On s’est retrouvés tous les quatre dans le studio de la Maison de la littérature. Ont débuté les rituels d’usage  : les présentations, la recherche d’amis communs, l’excitation et le stress. La gêne laissait tranquillement la place aux rires, et la première soirée (bien arrosée) a cassé pas mal plus que la glace. On a beaucoup parlé du thème et de ce qu’il représentait pour nous. «  Aller vers l’autre  ». C’est simple. Ça veut tout dire, mais en même temps, ça dit rien pantoute. Ça annonçait une bonne semaine. L’écriture avait déjà commencé.

Deux jours.

Deux jours, c’est le nombre de jours de la résidence qu’on a vécus sans stress. Il était parti, mais il est revenu. Il est revenu pis il a amené ses chums, la peur, l’incompréhension, la peine et l’impuissance, qui ont envahi le petit studio. Mais c’était pas du tout lié à la création du show. Quelque temps avant le début de la résidence, une nouvelle commençait à faire les manchettes à l’autre bout du monde  : un virus, un nouveau  : la Covid-19. On lui portait pas vraiment attention. Elle a décidé de voler le show.

On dit des artistes qu’ils doivent entrer dans une sorte de bulle pour créer. C’était véritablement notre cas. On était dans une bulle, et comme le risque s’était déjà répandu entre nous, on a décidé de terminer la création du show. Alors que la Covid-19 commençait à envahir les poumons du monde, à fermer les commerces, à ajouter des frontières, à barrer les portes des maisons… alors que j’avais peur de pas pouvoir retourner au Nouveau-Brunswick… alors que Mo se cassait la tête pour son déménagement… alors qu’une couche de plus venait fragiliser les épaules de Maya… alors que Francis voyait sa ville plonger dans la folie… on a décidé de terminer l’écriture. Même si le show aurait pas lieu.

On a pleuré. On a hurlé. On a chanté. On a beaucoup trop bu. En dix heures, j’ai probablement repris mon rétroactif des deux semaines sans fumage. On a dansé. On a capoté. On s’est fait mal. On a angoissé. On s’est aidés à guérir. On a écrit. On est devenu l’autre. On a joué aux méchants. On a échangé nos rôles. On a joué aux contraires. On s’est regardés dans le miroir et dans les yeux.

On est allés vers l’autre alors même que le monde autour devait éviter le contact.

On a érigé notre quarantaine.

Sébastien Bérubé