Sara Dignard. 9m2

sara dignard

Une vie au millimètre près
dans le vestibule d’un hall d’hôtel
où tu ne viendras pas
je t’ai attendue
déguisé en homme de circonstance

chaque visage comme une porte battante
qui se referme sur le mien
celui de l’étranger
qui n’est pas le bienvenu
sur ce parquet glacé
à la cire d’abeille

surveillé par des lentilles à tête pivotante
qui me scrutent comme un animal en cage
je cherche la chambre louée à l’heure
de ton désir offert
à un autre que moi

toute cette vie construite
dont je n’arrive pas à décrypter les hésitations
le cri de ma terre
au bas du ventre
que je ne sais plus réprimer
pour la survie de la meute

ta nuque froide comme un oiseau
le choc de la vitre
dans mes mains du sang
qui goûte tes lèvres
au bord d’une jouissance frénétique
qui ne vient jamais
le tintement continu
d’une salle de bain blanche
où tout ce qui est emballé
peut être volé

l’acouphène
du système de ventilation intégral
cherche la moindre fissure d’air
comme un appel
d’urgence

service à l’étage
l’aube roussie
pointe déjà au-dessus de la ville
dénude les ruelles-dortoirs
et les hommes cocus
dans des lits à peine froissés

tes cheveux mouillés
ton sexe à jour
le tapis repassé à l’air chaud
l’acharnement du corps
qui réclame son dû

8h02
le réveil du bétail
appelé par son numéro
les néons du jour
au creux des yeux
le grincement des rails
sur lesquelles glissent des murs
qui ne s’ouvrent plus que sur commande

courir
une neige
rouge cendre
sur de l’asphalte encore sec
la proie
qui se sait perdue
clôturé le ciel
je ne vois plus
que ses retranchements permis

une outarde prise au piège au béton de la fenêtre
la patte entaillée d’un lapin dans un piège à ours
ce que nous avons de plus fragile
marchandé pour la culpabilité
de nous avoir anéantis et troqués
contre des couvertures de laine
ce que nous avons de plus intime
exposé comme dans un musée
sous des cloches de verre
et des dates ajoutées au calendrier

mon voisin crie
ses dents
contre les barreaux de sa chaise
gruge l’acier
de sa captivité
comme un enfant puni
qui ne comprend pas son crime

des nuits saignées à blanc
à se vomir au visage
sans jamais trouver l’apaisement
d’une porte entrouverte

il hurle
pour tous ceux qui ne le font plus
l’impossibilité d’habiter
un corps
récurrent
comme le pouls à la tempe
la tumeur attendue
salvatrice d’une raison d’être

une morsure
léchée
pour la garder toujours vive
les entrailles vidées à même le sol
sous la peau
réserver la graisse pour l’hiver
les os du coeur
pour le battement
du tambour

rêver d’une plage blanche
entourée de forêt
à perte de vue
la densité
des pas
dans la neige
suivre le souffle
épuiser
la vie
lui faire sortir la langue
chercher son air

migrations désespérées de troupeaux
dans l’affolement des derniers instants
à la pointe du fusil
ma peur
de rater la cible
sans la mémoire de mon peuple
et la force de mon père

la violence perpétrée
par réflexe
comme l’héritage offert avant terme
je t’aime comme j’ai appris à le faire
ta nuque au creux des mains
contre la vitre
goûter le froid du sang

dans le désespoir d’assister à ma propre disparition
je deviens peu à peu
la chair à vendre

j’attends le jour possible
de l’échappée
contre tout ce qui m’a été enlevé
à même la bouche ouverte
de mes premiers chants

je marche
les pieds gonflés de rivières
qui cherchent leur nid

et je suis
le printemps hâtif
de la colère
de ceux que les flammes n’ont pas réveillés
et qui s’élèvent enfin
pour faire entendre leur voix d’infanterie

 

Sara Dignard
Texte publié dans le no 8 Jeudivers