Sébastien Lord-Émard. AVE MARIS STELLA, un chant grégorien en Acadie

1.
AVE MARIS STELLA
DEI MATER ALMA

J’ouïs cet antienne
Entre toutes jolie.
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Jouis ; cette ancienne
fente, foutre et folie.

Deux voix s’entrelacent dans la chair obscure, sur la scène tragique du ciel. Le soleil se lève sur Cluny et se couche sur Nagasaki. J’entends deux voix qui s’entrelacent, je vois deux soleils qui se touchent. Aristote et Jésus, en circonvolutions atonales, discutent de l’avenir de l’Acadie dans un jardin japonais. Ce dernier est délicatement couvert d’une fine neige radioactive. Mais qui boira la dernière goutte de lumière qui perle à tes yeux pers ? Marie toujours pure soupire ;

quel formidable ouragan sur l’onde quantique…

2.
ATQUE SEMPER VIRGO
FELIX COELI PORTA

Toujours pure et bleuie
Inspiration céleste.
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Un jour impur beluette
Transpiration amie

Au ciel deux soleils font les besicles pince-nez d’un Aristote arabe du IXe siècle ; sur sa tête au teint indigo, le turban blanc d’un cumulus. Ton latin de cuisine fond dans ma bouche. Nos mains s’entraînent à des plain-chants monodiques et blasphématoires ; Grégoire nous pardonne si la musique est bonne. Pétunons tant qu’il faut. Au silex de nos sexes allumons les encensoirs qui voileront de chaste fumée ces terras incognitas. Au moins pour quelques heures.

Les étincelles portent leur nom de jadis que nous n’avons pas oublié malgré les fortes pluies : beluettes. Comme dans : nos corps entrelacés frottent deux bouts de silex isocèles qui beluettent dans la nuit. Danger d’incendie droit devant.

3.
SUMENS ILLUD AVE
GABRIELIS ORE

L’ange dit à son oreille :
Salut, c’est Gabriel.
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Salut Louis Riel ;
Les langes du réveil.

Saint Louis Riel et l’archange Gabriel Lajeunesse jouent au tarot. Chaque lame est une note de musique, chaque symbole, une prophétie canadienne. Nous accomplirons les rites avortés de nos pères ; folie, feu, jeu et meurtres compris. Pendant ce temps qui s’entrelace sur nous comme deux vignes, comme deux volutes de fumée, à nos mères incomberont le réel, les changements de couche et les allaitements sanctifiés du foyer. Elles s’assureront que ce dernier soit orienté— et non pas occidenté— suivant les principes du feng shui, pour la suite du monde que l’on occit.

4.
FUNDA NOS IN PACE
MUTANS EVAE NOMEN

Ces Ève, Angèle et Line
Au couvent ont chanté
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Ce rêve, Évangéline
Trop souvent t’a hantée…

Chœur de femmes. Qui entonne une hymne grégorienne. Hildegarde de Bingen te prenne garde. Car tu as rêvé si souvent de prendre le large, de partir jusqu’au bout du monde en quête de nouveaux Gabriels à perdre, puis à rechercher et à perdre encore et encore. Tokyo t’accueille pour des karaokés diasporiques acadiens où tu chantes Évangéline, Acadian Queen. C’est ta façon d’être pathétique, pécheresse instagrammable. C’est ta façon d’être patriote. Mais ta voix se casse comme un ostensoir de porcelaine sur le marbre de ces nouvelles cathédrales laïques et orientales. Tu plies et replies, entre les colombes de tes mains, un Japon de papier. Démunie de tout mais armée de cet éventail, puisses-tu, papillon, vérifier une fois pour toute

la théorie du chaos et ses cataclysmiques battements d’ailes.

5.
SOLVE VINCLA REIS
PROFER LUMEN CAECIS

Fautes innombrables ;
Oxymores en tête
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L’oxydation s’entête
Mots et maux semblables

Tous nos soleils sont enterrés sous le pergélisol. Viendra un temps de grande douleur pour le sol s’il dégèle. De nos morts et nos mots enlacés s’élèveront des polyphonies infernales que nous ne pourrons taire d’un gisant de pierre. Entendez-vous Olivier Messiaen enchaîné aux grandes orgues de la fin des temps ? Entendez-vous les prêtres shintoïstes jouer du shō ?

Viendra un temps de grande douleur pour les soleils crevés. Qui pourra leur redonner la vue, au terme du Stabat Mater ?

6.
MALA NOSTRA PELLE
BONA CUNCTA POSCE

Nous eûmes des cheptels
Nous eûmes des pays
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Nos neumes en treillis
Nos neumes s’attellent…

Musique comme seul bien, musique aux animaux. Solitaire, le malheur chante son rappel. Nos bestiaux crevés ; nos fermes pelées ; nos cierges voilés. Prétendre que tous les biens ne sont que mirage néolithique et que, si tout passe, sous le firmament, tout se répète aussi. Inlassablement. Seuls les arrangements diffèrent. Car sur le sable du départ, quand rugissent les vagues d’un festin funeste, aux confluences d’époques oubliées et de peuples évanouis, tout passe ; les charges, les honneurs et les rangs, tout passe. Les meubles, les langues et les pays : tout passe. Quand la guerre grimace aux frontières, puis au cœur des labours et des alcôves, on entonne un vieux chant hébraïque, un vieux chant chamanique. Ce chant né des premières lueurs de l’humanité, sur nos lèvres ravagées, du fond des âges, revient mourir.

Du fin fond des âges. Car tout passe. Tout passe.

7.
MONSTRA TE ESSE MATREM
SUMAT PER TE PRECES

Le mystère au parvis :
Et tout le temple en tremble
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Être tout le temps humble ;
La mise en terre à vie.

Ton ventre qui tourne à vide. Ton bassin hydraulique au creux des mains. Il y a de la vie qui croit un jour naître, si les constellations s’en formalisent. D’autres saisons s’enamourent, s’ébattent, s’étiolent et se fanent enfin. Fini le temps des roses, il y a des taches sur le matelas. On croirait à une mappemonde : tant de pays stériles, tant de déserts immondes, tant de cul-de-sacs sur nos routes et dans nos lits. Tu bois du thé en regardant le ciel. Les feuilles te prédisent des myriades d’enfants. Peut-être…

La prochaine lune, la prochaine semaine, une semence divine t’inondera. Ou pas.

8.
QUI PRO NOBIS NATUS
TULIT ESSE TUUS

Crécelles et toupies
Pantins et bagatelles
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Nous sommes, hélas, tels
Aux yeux divins – tant pis.

Seul dans son carré de sable céleste, le Géomètre s’amuse, architecte divin, avec des blocs de couleurs quantiques. De petites pyramides jaunes : voilà une immense civilisation. De ces sphères bleues naissent Homère, Platon et les implacables guerriers doriens, aux muscles parfaits comme des idées. Des cubes anthracites feront l’affaire pour les rois anglo-saxons. Polyèdres irréguliers, formes baroques et perles de jade composent des pagodes et des montagnes orientales insensées : la complexité sera irrésistible et pérenne. De simples pailles sous le sable amoncelé engendrent l’Acadie des aboiteaux. Le créateur de toutes mathématiques s’amuse.

Inconstant comme le sont les enfants, le Géomètre en son royaume s’ennuie soudain. Alors qu’il riait tout à l’heure en battant des mains, il pleurniche et s’agite à présent, impatient. Hop ! un petit pied s’abat sur les jouets ; combien de nations disparaissent alors ? En un seul coup de dé, dirait Mallarmé.

9.
VIRGO SINGULARIS
INTER OMNES MITIS

À la Vierge dédie
Les plumes et les joies.
___________________
Dévierge et dédis-
Toi, déplume les lois

Lorsque les révolutions de toutes les sphères célestes prennent une pause en silence, dans les auréoles de sueur de ton labeur austère, sublunaire, toi aussi observe les singularités du ciel. Au firmament de ton lit, lorsque les étoiles se pincent et crèvent un peu sur les flots de tes draps blancs, d’étranges constellations t’indiquent la prochaine note à tenir, le prochain accord à plaquer en neumes contrapuntiques. Nos doigts dansent : ce sont les algues de la mer, ce sont les feuilles dans le saule, ce sont des derviches qui s’agitent en Orient. Sens-tu la vie bifide qui t’amarre aux entrailles du souvenir ?

C’est l’Éternité, cette douceur. Ce sont les cloches que seules les vierges du cœur entendent. Toute morale démaillée. Toutes lois abolies.

10.
NOS CULPIS SOLUTOS
MITES FAC ET CASTOS

Douces peaux de castor
Trésor outre-atlantique
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Trépas contrapuntique
Tous, Pollux et Castor

Les sages shintoïstes ne m’ont pas cru. Tuer autant de gens pour des pelures velues… pour des pelages. Pour du toc et du feutre. Deleuze, dieu merci, m’encourage à continuer : la profondeur, c’est la peau. N’empêche. Peler le fruit des animaux pour dénoyauter un royaume, faire frire des cervelles et plonger des sceptres dans le cœur des gens, quel culot ! Quel crime… On a au moins le mérite du courage de la traversée, et celui du rite, maintes fois réitéré. Péchés infinis sur une terre infinie : toute une géographie de l’insensé, labourée à même les chairs de l’humanité. Entre trois cordillères et quatre golfes, des millions de martyrs entonnent un chant capitaliste en l’honneur de leurs sauveurs : Europa, Europa

Hosanna in excelsis !

11.
VITAM PRAESTA PURAM
ITER PARA TUTUM

À la vie éternelle
Abreuve-nous Seigneur
___________________
Ah ! la sempiternelle
Épreuve : ce baigneur…

Un désir plus grand que nature, mathématique. Des kilomètres de peau, des myriades de formes, des forêts de pilosités diverses et ondoyantes et diaprées qui s’étendent sur toute l’Acadie. Des yeux par milliers, cils, sourcils, orbites et arcades. Des MAINS ! Des JAMBES ! Des FESSES ! À l’infini ; ou presque. Caresser tous ces dos, masser toutes ces cuisses… Ô jeunesse qui ne cesse de te ressourcer, de te réincarner, de rajeunir ! Qui aurait assez de toute une vie, d’une simple petite vie, pour embrasser autant de bouches, mordiller autant de lèvres, pincer autant de mamelons, baiser autant de nuques, découvrir autant de coudes, autant d’aisselles, autant de pieds ?

À chaque fois que tu croises un regard pétillant de vie, tu penses : pardonnez-moi, Seigneur… Encore un détour sur mon chemin vers la mort. Pourtant ! Faites que de détours, toute ma vie soit faite ! Faites que cette beauté, à jamais, fleurisse sous mes yeux ! Et que cette multitude érotique, de toute sa nudité primesautière, de sa libido pudique et dévote à ses heures, vous bénisse !

12.
UT VIDENTES JESUM
SEMPER COLLAETEMUR

À Saint-Benoit-du-lac
Où Dom Pothier chantait…
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Oh, l’homme potier tait
Les seins bénis de laque.

J’ai cherché des fruits amers pour désaltérer nos soleils, et ces philosophes en grappes feront l’affaire. Un ciel de papier s’est déchiré devant mes yeux. L’Acadie reprend ses écobuages, l’argile durcit comme les discours, les idées sont rondes et brillent dans nos mains. Quel sauveur n’a pas rêvé de faire ses classes à Hiroshima ? Quelle prophétesse n’a pas entonné un chant guerrier dans son sommeil ? Nous sommes amarrés à une terre trop vaste et trop vieille, nous ne croyons plus aux renaissances.

Et dans un couvent, quelque part au cœur du fruit, Héloïse aime Abélard… davantage que sa propre vie.

13.
SIT LAUS DEO PATRI
SUMMO CHRISTO DECUS

Ma patrie, l’Atlantique
Peuplée de preux piétons
_________________
Mât pourri dans l’attique
Meublé de creux tétons

Nos voix s’entremêlent avant la parousie, mais personne n’est dupe. C’est la fin. Celle du monde. Et dans nos mains se brisent les instruments d’arpenteur dont nous avions hérités, puis mésusés. Quelque part un peuple, quelque part au bord du gouffre, suspendu par les pieds aux falaises d’Amérique, se balance dans la tempête. Ce peuple est le mien. Cette fin est inéluctable. Nos instruments sont rompus. Mais la mélodie s’élève, de plus en plus forte, de plus en plus dense, de forêts d’épinettes aux touches noires comme nos dents. Invaincues, nos dents. Invaincues mais mortelles. De nos gorges en feu s’échappent des volutes incoercibles. Et on se frappe les dents de nos dix doigts pour en extraire les dernières notes d’un Veni Creator bien païen. L’océan nous entend, nous attend, écumeux, affamé. C’est la langue qui s’élance en premier.

Tout cela en valait-il la peine ? Dans ta chute fatale, tu huches : OUI.

14.
SPIRITUI SANCTO
TRIBUS HONOR UNUS

À genoux devant toi
Me voici, humilié
_______________
L’âge bout de bon droit
Même ici ; hommes liés

Il est une plante, originaire du Japon, qu’on a nommé le fusain ailé. Euonymus alatus. Les Anglois disent : Burning Bush. Ses feuilles sont posées de manière régulière et opposée sur ses branches. Un arbuste tout simple, presque invisible. Mais lorsque l’automne l’embrasse, le fusain ailé s’émeut et rougit violemment. Je m’assois en silence pour le contempler au crépuscule, entre chien et loup, à la brunante. Bien sûr, c’est aussi un peu le soir pour notre monde sublunaire. Mais le cycle des saisons n’écoute pas la radio. Je m’étire sous l’arbrisseau, cependant que j’entends le plain-chant des bruants et des engoulevents. Pour une fois, c’est plus beau que toi. Et pourtant, c’est à toi que je pense quand, soudain, dans ma main se dépose, d’un coup de chance ou de vent, la petite feuille complètement cramoisie du fusain ailé. Une petite tache de sang sur mes doigts. Une petite tache qui vole.

Comme ces feuilles enflammées d’amour, je ne resterai pas bien longtemps. Si certains de mes amis croient en Dieu, moi, seul devant cette branche qui suspend son jugement, je ne sais plus. Mais je pense à toi.

Sébastien Lord-Émard
Texte publié dans le No 18.