Alexandra Kort. Palpitations

Image tirée du film L’éclat du mal/The Bleeding Heart of It de Louise Bourque (8 minutes, 2005)

Palpitations

Quand les arbres laissent aller leurs feuilles, comme on tombe un masque. Quand, le long du chemin Olmsted, il ne reste plus de couleurs que les rose-orange-vert flashy des coureurs. La nature se met totalement à nu pour attendre l’hiver, dans cette capitulation qui devient un accueil. Plus de parure, seulement l’essentiel. Simple et pur. À mon tour je vais au cœur, chercher ce qui réveille les voix profondes. Dear lucky Friday 13th, take me for a walk on the anglo side…

Angle Des Pins/Hutchison St, devant le Stade couvert R.H. Tomlinson. Ici commence mon royaume. Là où Des Pins Ouest devient une succession de bâtiments estampillés McGill. Enveloppée d’une légère bruine, je m’enfonce dans un décor de briques rouges, pierres grises saillantes et tourelles d’ardoise noire. Mon attention se fait captive volontaire de l’architecture victorienne qui me ramène à mes premiers émois anglophiles. Ignorant les désagréments du trafic, j’avance, sentant dans la légère montée de la rue, la promesse de quelque chose de grand.

Royal Victoria Hospital. Immense, terne, splendide, avec pour seules lumières les cadres rouges des fenêtres, et le lierre orangé qui chemine tranquillement le long d’une façade. Dans leur silence majestueux, ces murs me parlent… Irlande, 2007. Premières palpitations qui m’ont connectée aux autres en moi. Détours anglos pour franco-allemande non assumée. Début d’un voyage interne que seul l’exil nourrit.

Face à cet immense miroir de pierres, je m’assois quelques instants. Retour sur vie dublinoise, dans lequel progressivement s’invitent Heidelberg et Freiburg… À l’horizon derrière moi, un cousin des châteaux de la Loire côtoie Bell et Fujitsu. France et Japon se joignent à ce tableau de famille, à présent complet. Montréal, point de rencontre. L’univers qui me rend à toutes celles que je suis.

Deux escaliers plus bas, j’embarque dans le flot des étudiants talking formulas and saying hi to each other on their way to uni. Dans un même mouvement, nous cheminons jusqu’au parc de l’université. I’m taken straight back to U of Toronto. And Central Park, New York, entre les arbres qui se découpent sur les hauts buildings de downtown. Leurs branches-serpents me charment, tandis que mon regard se promène sur les visages des élus peuplant cet Eden. Ici les gens viennent de partout. Îlot de monde entier porté par l’ambition du savoir, le rêve de la réussite, dans lequel se fond James McGill himself pris dans les vents. Une main fermement appuyée sur sa canne, l’autre agrippée à son chapeau, lui aussi avance d’un pas décidé. Force et persévérance incarnées, dans ce tourbillon qui me rend utopiste.

Jusqu’à Sherbrooke St West.

Succession de banques, odeurs de Pannizza, flashs de publicité sur écran, alors qu’à ma droite disparaît le old McGill’s world au pied de la montagne grise. Dans les pulsations de l’artère chargée, le mouvement migratoire d’une population businessy-quite-busy me happe. Talons qui claquent, visages parfaitement maquillés, cheveux brushés, mains-café-emportés… Masse monochrome que seule la présence de quelques construction-workers vient pailleter. Je suis recrachée quelques coins de rue plus loin face à Tendresse. La ronde sculpture de Paul Lancz rayonne devant la Tour Cartier. Douceur réconfortante du baiser de cette mère sur la tête de son enfant. L’art de rue comme un geste d’amour, pour quiconque saura le voir.

Juste en face, devant la Galerie d’Art canadien IMPORTANT, un sapin de lumière appuyé sur Stanley St toise un moose qui crie au Voyage. Dans cet écho strident, le restaurant Sakura me ramène un instant à Yokohama. Autre meeting-point qui trouve en la présence de L’œil de David Altmejd, perché devant le Musée des Beaux-Arts, une nouvelle résonance. Le « lien entre intérieur de la tête et monde extérieur1 » s’incarne dans un trou béant, prometteur et anéantissant. Du haut de sa grandeur blessée, le gouffre de cet Icare percé m’aspire. Le voyage-vertige de tous les possibles m’angoisse autant qu’il me réjouit… Léger tiraillement racinaire vers l’autre côté de l’Atlantique…

Et besoin d’une pause caféinée.

Cafe Myriade sur MacKay St. Chaleur de l’air dense et des conversations, in English of course, qui cohabitent gaiement sur les hits pop des années 80. Je commande mon black coffee, no sugar, no milk thanks, et m’installe à la petite table tout juste libérée près de la fenêtre. Joie de retrouver, en tant que cliente cette fois, les sensations d’un quotidien pas si lointain à servir coffees, juices and scones à la population branchée et exigeante du Marais parisien. Mon corps se détend et mes mains engourdies se regonflent sur le langoureux One more try de George Michael. Dehors, des moineaux se relaient dans un ballet très organisé, auprès d’un sac kraft laissé à terre. Dispersés sur la terrasse vide, ils se livrent à une ronde hypnotique. Chacun à son tour bondit d’une chaise, au pot de fleur, avant d’atteindre le sol, pour un instant de bonheur à picorer dans le sac. George passe à des rythmes plus enjoués. Les baristas accélèrent derrière leur machinerie des « Temps Modernes ». Tasses, eau chaude, grinder, monnaie, expresso. Le plus grand, celui avec la chemise à carreaux rouges, esquisse quelques steps et joue du synthé sur les deux percolateurs en action. Les moineaux se joignent à la danse. Maintenant rassasiés, les voilà perchés dans une suspension digestive, marquant le rythme de leurs petites têtes satisfaites.

Une femme entre. Son visage m’en rappelle un si familier. Elle pourrait être iranienne elle aussi. Elle rayonne sous son voile en mousseline bleu foncé. Dans son large sourire rouge, elle commande un café. Naturelle. Ça doit être une habituée. Elle vit ici. Transposée d’Iran à Myriade Montréal. Je ne crois pas avoir déjà assisté à une telle scène

à Paris.

Une file d’attente qui rassemble un grand black à barbe et bonnet de laine, un native hair up in a ponytail et un petit chauve en impair gris. Chez                        

Rose Bakery,

on en avait des habitués étrangers, mais surtout des anglophones originaires du Canada ou des States. Et beaucoup de touristes japonais. Une famille arabe une fois, je m’en souviens bien. J’avais servi les femmes à une table et les hommes à une autre. Mais des étudiants, des expatriés, immigrés intégrés à ce quotidien un peu bobo de la vie dans

   le centre de la capitale,

jamais, me semble-t-il. Ici, on accueille la pluralité, la diversité, mot devenu tellement chargé

chez moi.

Le monde peut vivre sans avoir à se déguiser. Moi-même je m’y suis trouvée(s). Ich bin die furansujin to doitsujin who is determined to stop shushing all those voices si longtemps enfouies. Canada, loin de

Paris,

ma scène pour polyphonie interne…

13h14. Il est temps de suspendre cette flânerie dans son état de grâce. La faim et un programme bien riche m’appellent. Cet après-midi, un réjouissant Skype

outre-Atlantique

et un souper à préparer. Remonter la côte

flash spécial

tranquillement,     portée         par ce

attentats à Paris

sentiment           de                           plénitude,                       et

20 morts

poursuivre                   cette                                 belle

fusillade dans le restaurant Petit Cambodge

j                       o                 u                 r                           n                     é                                 e

prise d’otages au Bataclan

en direct de Paris notre journaliste                             

 « c’est quoi ce bordel ? c’est la guerre en bas de chez moi »

parle maintenant de 40 morts

« bien rentrés, on ne bouge pas, on est effrayés »

As-tu pu les joindre ?                                    

« tous les trois saufs, on t’embrasse depuis le chaos »

après les attentats de janvier

« j’y crois pas, j’y étais hier soir »

on n’a pas plus d’information pour le moment                                

vous envoie courage et lumière

policiers se cachent derrière des voitures                      

« mes voisins accueillent des gens, je vais aller voir »

prise d’otages encore en cours

« essayer de dormir un peu »

                                           au moins 80 morts                             je suis avec vous

                                                      presque                                                          impossible   à croire faites
bien attention       peux           teneznous aucourant               tu                     sivous avezdes                             nouvelles       venir         informations                                me chercher             toute
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i         i                       i           i           i                       i                       i               i               i                   i                   i                           i                     i

i               i           i                         i                               i                                   i                         i                       i                       i                                i                                 i                             i

i                         i                                                               i                                                     i                                                       i                                 i                                 i                           i

i                                                        i                             i                                                         i                                                             i                               i                                                                          i

i                                 i                                                                                    i                                                           i                             i                                 i                                               i                                           i

i                                                 i                                                         i                                                           i                                                                                                                                                               i

i                                                                                               i                                                                                          i                                                                                                                      i                                                           i                                                   i

i                                                                                                         i                                                                                                                                      i                                                         i                                                                                 i                                              i

                  |

                                                                                                                                                          |                                                                                        |                                                                                                    |                                                                                                                                                                                                                                                      |                                                                                                                        |                                                  |

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                        mon

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bat                                     en                                core                         mon                       c                       cœur

mon cœur bat                                      encore                                                         mon

cœur                               bat

mon cœur                    bat                 en                     core                                         mon                         c             cœur

bat                               encore                               m                            mon                       cœur                                   bat

encore                       la                           mon cœur                   bat                               encore                 la cha                    mon               cœur                      bat                   la chamade             mon cœur         bat                       encore                 mon cœur         bat       la         chamade         mon cœur         bat     encore             mon cœur           bat encore   mon cœur     bat         la chamade           mon cœur bat     encore     mon cœur   bat encore       mon cœur bat         la chamade         mon cœur   bat encore   mon cœur bat encore     mon cœur bat     la chamade   mon cœur bat encore         mon cœur bat encore       mon cœur bat encore     mon cœur bat

 

mon cœur bat encore, mon cœur bat encore, mon cœur bat
la chamade
chamade Shalom2
mon cœur bat encore, mon cœur bat encore, mon cœur bat
la chamade
chamade ‘ch Allah
mon cœur bat encore, mon cœur bat encore, mon cœur bat
la chamade,
chamade Shanti OM

Et puisque la lumière surgira du noir, j’irai m’immerger dans cette heure où la ville s’allume.

Sous la protection de la scintillante croix du Mont-Royal, j’attache mon vélo à l’angle De Maisonneuve/McGill College, à           quelques pas               du               consulat               français. Notre     « autel du lendemain »                 a         disparu sans                laisser                                   de                     trace

                                                                 Le       lourd silence       du                     recueillement s’est pudiquement retiré pour laisser place à la rythmique commerciale boom boom d’une radio anglo. Plus de bougies, seulement le phare publicitaire rouge et blanc du cola américain. Laissez vivre la magie de Noël. La Sainte-Cath’ est vêtue de toutes sortes de guirlandes. Je m’y engouffre avec l’excitation simulée d’une gamine qui découvre Disneyland pour la première fois.       Remplissez-moi         de cet               engouement collectif       pour               les             festivités marketing             de       fin            d’année

                                         Devant le magasin Telus de Mansfield St, un   Spiderman siffle en rythme avec sa sono techno, et nous lance d’enthousiastes Yeah, bienvenue à Montréal ! Juste derrière lui, en boucle sur l’écran du magasin, un hippopotame et un lapin se baladent dans un espace blanc pour poser sur         Telus. Le futur est simple.           Pourrait-il en être autrement dans l’atmosphère d’un christmassy Saturday night ? Les gens se baladent avec des sacs plein les bras, les couples se demandent where they’re going to have dinner tonight. Les magasins tournent à plein dans cet après

Black                                                      Friday

                     Ils aspirent les passants et rejettent leur haleine climatisée sur les bénévoles de la Salvation Army. Mon attention rebondit entre le tintement des carillons-caritatifs et s’accroche aux small-talk saisis au vol comme des lianes. À la recherche         compulsive       des petites facéties de la rue. N’importe quel détail fera l’affaire.       Je dois             poursuivre,       tout           ira                      bien.

A l’angle de Drummond St, un fournisseur de téléphonie mobile affiche le sourire et la poitrine généreuse d’une belle blonde en mini-jupe qui promet un excellent service, zéro parole en l’air, tandis que les étages du dessus affichent des SPECTACLES EROTIQUES DE QUALITÉ. Un père-Noël, assis sous un parapluie bleu du Québéc, joue des castagnettes sur un Jingle Bells enjoué. Devant la Church of St James the Apostle, le mendiant qui pêche son revenu à la ligne m’interpelle entre deux gorgées de bière :

« - How are you doing tonight ?
– I’m ok.
– Can I help you ? You seem to be looking for something. »

Sous son regard anesthésié, je poursuis cette marche absurde sur l’avenue qui maintenant amorce un decrescendo. Loin des commerces,     l’espace       s’ouvre,         les         bâtiments           rapetissent.         L’énergie           accumulée             s’évapore             au-dessus                   des               toits     et           se           fond                  dans           le                     ciel                                                                                             noir
dont         on     peut                           enfin              voir

 

les étoiles

 

Alexandra Kort

Texte publié dans le No 13. Fragments d’humanité

Notes :

  1. David Altmejd, cité dans Éric Clément, « Inauguration de L’Oeil de David Altmejd », La Presse, 26/09/2011.
  2. Paroles de « Saisis la corde » par La Femme, album « Psycho Tropical Berlin », 2013.