Alain Deneault. Les maîtres de l’éloge paradoxal

Préface au numéro Éloge (paradoxal)

Outre le plaisir du style, ne doit-il pas y avoir une motivation circonstancielle, de nature morale ou politique par exemple, pour recourir au genre de l’éloge paradoxal  ? Ne pas heurter de front les préjugés pourrait, en ce sens, relever d’un cas. On pousse tellement jusqu’à ces dernières logiques les prescriptions d’un temps qu’on en fait apparaître le ridicule auprès de ceux-là mêmes qui, de prime abord, adhèrent globalement aux principes moqués. Nous les enveloppons du coup dans un raisonnement qui se tournera contre eux de manière insidieuse. Pour réussir, l’éloge paradoxal doit donc se présenter masqué et relever d’une surprise.

L’éloge paradoxal peut aussi servir à cliver non plus en eux-mêmes, mais en deux groupes, les destinataires d’une adresse, les uns avalisant un discours que les autres seulement savent ironique. Prenons un congrès d’un quelconque Parti libéral. Un distingué intervenant monte à la tribune – ce n’est pas un membre de l’organisation, mais une sorte de partisan lointain et prétendu venu bercer l’assemblée de l’illusion qu’il lui fait partager ses lumières. Mettons une grande scientifique. Elle flatte en effet l’audience, chante les mérites du centre mou en politique, associe à une forme subtile de sagesse la recherche éperdue de poncifs électoraux finement azimutés, théorise l’asymétrique capitalisation sociétale croissant entre d’épousées forces du marché capitaliste et l’éclatement populaire dans le profilage socioculturel, et fait enfin paraître pour une athlétique cascade intellectuelle les contradictions frontales que produit le parti en s’adressant de manière multiplement fragmentées à des catégories sociales réduites au seul statut de clientes électorales. Le libéral type se délectera de cette musique, tout en ignorant pourquoi beaucoup rient sous cape autour de lui.

Plus à la manière d’un éclairque d’une intention, il m’est arrivé une seule fois d’être appelé par le genre de l’éloge paradoxal. On me tannait, alors que j’habitais encore au Québec, pour que j’écrive un essai genre brûlot sur le cas de la famille Irving dans les Maritimes. À une époque où je commençais à en avoir soupé des précautions pusillanimes d’avocats, qui sont sûrs de leurs bons, loyaux et lucratifs services dès lors qu’ils nous conseillent en toute chose de ne rien faire – ô sagesse  ! ‑, en même temps que me dégoûtait le chantage à la mise en demeure des grandes entreprises, lesquelles dépêchent un guacamole de spécialistes en diffamation dès lors qu’on commet une ligne sur leur compte s’éloignant de la rhétorique angélique que prévoient leurs services de communication, je m’imaginai furtivement pondre un écrit sur son compte se formalisant de l’ingrat traitement que lui réserve la vox populi. Du style  : Non, mais, pourquoi tant de haine, ou tant de jalousie, de la part d’un petit peuple même pas apte à reconnaître la grandeur et le génie de ceux à qui elle doit ses emplois précaires au salaire minimum, le statut de communauté la moins éduquée de tout le Canada, et l’une des plus malades de surcroît. Imaginez en plus si, vexé par tant de ressentiment, il venait à la sainte famille de nous quitter pour nous priver des derniers investissements qui nous restent… C’eût été substantiellement le propos.  

Ah  ! fatuité  ! Comme je n’étais pas au bout de mes peines  ! Aussitôt émise cette hypothèse en mon esprit, je dus réaliser à quel point, dans l’univers de la littérature, s’imposait à moi une féroce concurrence. Combien m’avaient brillamment précédé, pour placer la barre si haute qu’il ne valait même plus la peine d’essayer. Pensais-je ici à Érasme ou à Rabelais  ? Non, mais à ces polymathes de la famille Irving elle-même, capables de nous supplanter jusque-là. Comment les moquer mieux qu’eux-mêmes alors que ces génies des affaires ont compris avant nous qu’il fallait combattre le feu par le feu et se couvrir les premiers de ridicule plutôt que de risquer qu’on s’y essayât par ailleurs  ? Lisez seulement cette pièce d’anthologie expédiée en 2020 au député Kevin Arseneau, lui qui avait eu l’odieux de les critiquer en spéculant sur la délocalisation de leurs actifs financiers dans les paradis fiscaux. Ah  ! les rusés  ! Tentent-ils de nier le coup fourré  ? Que nenni  ! Ils s’en félicitent  ! Et racontent à quel point toutes ces malversations légalisées aux Bermudes qui furent les leurs, de façon à couvrir d’opacité des actifs pharaoniques en les soustrayant de surcroît à l’impôt, visent à sauver le peuple néo-brunswickois des lubies socialistes de son gouvernement. Comment ne pas s’incliner devant cet éloge paradoxal home made, à la manière du crime parfait ? Trois coupures seulement de la lettre de James Irving adressée au député suffisent à nous couper le sifflet  :   

Ouf  ! Inimitable  ! Cela force le respect  ! Qui trouver pour rivaliser avec leur prose  ?

Devant un tel fait d’arme, il ne reste plus qu’à lire l’Éloge de la bêtise de l’écrivain Jean-Paul, et se laisser s’assoupir dans le profond sommeil de l’idéologie de son temps. Celle-ci n’est-elle pas un gage de bonheur  ? Ne réduit-elle pas l’anxiété morale et ne fait-elle pas s’estomper les tensions artérielles  ? Ne produit-elle pas mentalement une imagerie lisse qu’aucune aspérité ne vient froisser  ? N’est-ce pas aussi en cela que les Irving font tellement œuvre utile parmi nous  ?

 

Alain Deneault

Préface du 29e numéro Éloge (paradoxal)