Erica Jomphe. La station de la fin du monde

La radio flotte, un peu penchée sur le côté. C’est un modèle ancien, avec des boutons que l’on tourne ou actionne, faisant déplacer l’aiguille sur la gamme des fréquences. Le manche sur le dessus est craqué et a été réparé rapidement avec du ruban isolant. L’antenne tient encore, étirée à son maximum pour mieux capter les ondes. Le plastique de la façade, jadis blanc, est aujourd’hui jauni. Le boîtier en bois a perdu sa cire il y a très longtemps, et montre fièrement ses cicatrices, grafignes et encoches, taches de peinture et dégâts d’eau, des défauts qui contrastent avec la condition immaculée des appareils environnants.

À côté de la radio flottent un tournevis cruciforme et un tournevis plat. Une main saisit le tournevis plat, puis le relâche pour prendre le cruciforme. Le tournevis plat virevolte sur lui-même et, se cognant contre la radio, provoque une perturbation dans la transmission. Ça ne dure que quelques secondes, longtemps assez pour que Geneviève hésite un instant et lève la tête. L’émission reprend, ses réparations aussi.
 
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« Rebienvenue, chers squelettes et fantômes, aux ondes de 88.1, la station de la fin du monde. Ici Merlin, votre DJ sorcier, vous souhaitant un bon matin et une bonne journée avec les airs accrocheurs des plus grands succès de notre existence. Elle tire peut-être à sa fin, mais tant que mon cœur bat — il ne bat pas fort, mais il bat — il y aura toujours de la musique pour celleux qui perdurent. Peu importe où vous vous trouvez, peu importe dans quels nombres vous vous trouvez. Parce que le monde ne devrait pas finir en silence.

Aujourd’hui marque le 573e jour depuis ma dernière interaction avec un être humain. Est-ce que je perds la tête ? Mes amis, il y a bien longtemps que je ne la trouve plus. Elle roule depuis belle lurette dans la poussière de la surface, tout ce qu’il reste de notre civilisation, parmi les ruines de nos plus belles constructions, de nos plus grandes inventions, de nos plus folles idées. Si vous la retrouvez… n’approchez pas, elle pourrait mordre. Ha !

On commence bien la journée avec une des meilleures du 20e siècle, une classique, une intemporelle, sur le thème de l’apocalypse, eh oui, je parle de… Prince, 1999 ! Parce que, à la fin de nos jours, pourquoi ne pas faire la fête ? »
 
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Parfois, la radio se tait temporairement et la douce mélodie de statique accompagne Geneviève dans son quotidien : ses ablutions, son déjeuner, ses exercices, ses travaux. Le chaos sonore a un effet calmant. Tout est mieux que le silence, qui lui rappelle l’infini de l’univers dans lequel elle erre. De temps en temps, le grisonnement est interrompu par des paroles inintelligibles, un morceau de chanson, alors que la radiodiffusion reprend ses forces. Geneviève refuse de toucher aux boutons, par peur de perdre la seule fréquence qui existe pour des milliers d’années-lumière. Quand la radio se remet enfin à chanter à tue-tête, c’est comme si toute la navette était illuminée d’une nouvelle lumière. Les blancs sont plus brillants, les couleurs sont plus éclatantes. Mêmes les étoiles et les galaxies dans les hublots deviennent plus éblouissantes, et le trou noir supermassif que la Fusée Libra II orbite est un peu moins dantesque.

La radio capte une fréquence qui semble provenir du néant.  Il n’y a aucune planète dans le voisinage, la plus proche étant à plus de 1 500 années-lumière. Pourtant, elle est là. Lorsqu’elle s’est pointée pour la première fois, perçant les haut-parleurs avec la voix de Michael Stipe, elle a fait sauter Geneviève si haut qu’elle s’est mise à tourner sur elle-même dans l’apesanteur. L’astrophysicienne a examiné sa radio comme s’il s’agissait d’un OVNI.
 
It’s the end of the world as we know it
And I feel fine
 
Les yeux écarquillés, Geneviève a écouté la chanson au complet, croyant devenir folle. Puis une nouvelle voix, celle de l’animateur, s’est présentée, racontant que, dans ses débuts, le groupe R.E.M. envoyait de la gomme à mâcher fait maison avec leurs cassettes démo. Ce fait l’a sortie de sa stupeur. Quelques tests plus tard, elle ne déterminait toujours pas l’origine de la fréquence. L’analyseur spectral lui fournissait des données erronées, impossibles. Son appareil devait avoir été endommagé pendant le trajet, alors qu’elle était placée en sommeil cryogénique, a-t-elle raisonné, mais son examen ne lui a révélé aucun défaut. Contre toute logique, les ondes semblaient provenir directement du trou noir.
 
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« Vous en pensez quoi, mes amis imaginaires ? Ça donne envie de danser, non ? Eh bien, moi, ça me donne le goût de taper du pied, de dandiner la tête, de sautiller avec la personne que j’aime en riant à gorge ouverte jusqu’à s’écraser d’épuisement. Si vous avez encore cette personne près de vous, allez-y, n’attendez pas qu’il soit trop tard, sinon vous finirez comme moi, seul et misérable, dans un bunker souterrain, à la barre d’une station de radio que personne n’écoute. D’ac, faut pas exagérer quand même. On ne peut pas tous se partir une station de radio, mais vous me comprenez.

Il y avait une personne que j’aimais, jadis. Une personne merveilleuse, passionnée, curieuse, un peu têtue, parfois impulsive, souvent désordonnée, exaspérante et contrariante, par moments, mais maudit que je l’aimais. Elle rendait mes journées plus intéressantes, ma vie plus vivante. Elle était ma muse et ma musique, la statique dans le silence radio. On était toujours sur la même longueur d’onde, même lorsque la bande sonore prenait toute la place. Je l’ai perdue dans les débuts de la fin, dans les premières semaines de l’apocalypse, alors que nous étions toustes en mode autruche-avec-la-tête-dans-le-sable. C’était l’époque où nous refusions encore de reconnaître la gravité de notre situation. Nous n’avons pas vu venir le pire. Je n’ai pas vu venir la fin du monde : le mien était déjà fini.

En l’honneur de ma chère défunte, je vous présente la prochaine toune, par un de ses groupes préférés, un des groupes les plus populaires de notre ère. J’espère qu’elle vous fera penser tendrement à quelqu’un. »
 
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Are you gonna be in my dreams tonight ?
           
Batterie, guitare, basse et la voix des Beatles se mêlent aux bruits de ventilateurs, de pompes, de machineries, de sonneries. La musique résonne sur la coquille d’aluminium et rebondit le long du couloir. Bientôt, la Fusée Libra II vibre de paroles d’amour.

À travers les hublots, Geneviève a une vue permanente de son sujet : Sgr A*, trou noir supermassif au cœur de la Voie lactée, environ 4,3 millions masses solaires, et 23,5 millions de kilomètres en diamètre. Elle se surprend souvent à le fixer, à se sentir comme la poussière et les gaz qui sont avalés par le néant. Elle n’a pas peur. Il y a une espèce de familiarité avec le trou noir, une complicité qu’elle n’a pas ressentie depuis longtemps avec une autre entité. C’est elle, la scientifique, pourtant elle se sent autant observée par l’œil géant. Parfois, elle se demande si ce n’est pas réellement le cas.

La Libra II poursuit sa trajectoire dans un isolement total. Ses observations et ses analyses sont transmises à la Station spatiale, à quelque 100 années-lumière. Si ses transmissions se rendent, si la Station est toujours intacte, si l’espèce humaine existe encore, elle n’en sait rien. Les messages de la Station prennent autant de temps pour se rendre à elle, donc tout contact est impossible. Geneviève visionne des vidéos préenregistrées par ses collègues et ses amies lorsqu’elle se sent désespérée de solitude. Par moments, ça l’aide de voir leurs visages souriants, d’entendre leurs voix, de faire semblant qu’iels peuvent aussi la voir.

De plus en plus, elle ne termine pas les enregistrements, préférant la compagnie de l’abysse.
 
And in the end
The love you take
Is equal to the love you make.
 
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« Voilà une chanson qui marque bien la fin de quelque chose : la fin de leur carrière, la fin d’une belle vie. Finir avec amour, quel beau message. Je crois qu’il manque d’amour, en ce moment, dans l’univers. Il en manquait certainement dans le siècle qui a mené au désastre. Si nous nous étions aimés un peu plus, peut-être, peut-être aurions-nous pu éviter tout ça. Peut-être la planète serait-elle toujours habitable. Peut-être que nous n’aurions pas eu à nous déployer vers d’autres planètes, dans l’espoir qu’elles ne trouveront pas le même destin entre nos mains.
         
Je n’oublierai jamais, chers spectres, le jour où les fusées sont parties. Un à un, trois engins massifs portant l’avenir de l’humanité — c’est-à-dire, les plus riches de la planète — ont filé vers trois différentes étoiles à la recherche de nouveaux mondes à détruire… pardon, à découvrir. Est-ce qu’ils réussiront ? Je n’en sais rien. En peu de temps, il ne restera plus personne ici pour recevoir des nouvelles de toute façon. Personnellement, je me fous d’eux. Ils peuvent crever, exploser, suffoquer, ça ne me concerne aucunement. Ils ont préféré tout dépenser pour fuir le problème au lieu de concentrer leurs ressources là où ils pourraient faire une différence, alors, tant pis pour eux. Ils nous laissent mourir avec la planète qu’ils n’ont pas voulu entretenir, ne me jugez donc pas si je ne leur souhaite pas santé et bon voyage… »
 
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Pas pour la première fois, l’émission est percutée d’une toux grasse, muqueuse. L’attaque dure quelques longues minutes, après quoi l’animateur demande pardon à ses auditeurs et démarre une chanson alors qu’il tente de récupérer sa voix.
 
We’ve got five years, stuck on my eyes
Five years, what a surprise
We’ve got five years, my brain hurts a lot
Five years, that’s all we’ve got.
           
Merlin ne réapparaît pas. S’enchaîne une série de mélodies sans commentaires. Une a à peine le temps de terminer qu’une autre commence.
 
Time is waiting
We only got four minutes to save the world
No hesitating
Grab a boy, then grab a girl.
 
Hast du etwas Zeit für mich ?
Dann singe ich ein Lied für dich
Von 99 Luftballons
Auf ihrem Weg zum Horizont.
 
Car il ne reste que quelques minutes à la vie
Tout au plus quelques heures je sens que je faiblis
Je ne peux plus marcher j’ai peine à respirer
Adieu l’humanité…
Adieu l’humanité…
 
Can you picture what will be ?
So limitless and free
Desperately in need
Of some stranger’s hand
In a desperate land.
 
On va tous crever, on va tous crever
Y a la fin du monde qui nous guette et nous on fait la fête.
 
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« Mes chers amis, pardonnez-moi pour l’absence prolongée. J’espère que je ne vous ai pas trop manqué. En toute honnêteté, je ne sais pas combien de transmissions il me reste, mais je veux vous assurer que, tant et aussi longtemps que j’en ai la force, je continuerai mon émission, pour vous, pour moi, parce que le monde ne doit pas finir en silence. Et s’il n’y a qu’une seule personne dans l’univers qui m’entend, la prochaine est pour toi. »
 
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Une journée, la radio se tait. Pour de bon. L’astrophysicienne ne s’en fait pas au début. Elle est concentrée sur l’analyse de données, les yeux rivés sur des diagrammes représentant des variations de radioactivité. Au bout de quelques heures, lorsque sa faim la distrait des lignes et points colorés de ses graphiques, elle remarque enfin qu’elle n’est plus en présence de Merlin, le DJ sorcier, et de sa discographie apocalyptique. Un peu inquiète, elle approche la radio et donne, gentiment, une tape sur le boîtier. Les haut-parleurs continuent leur grésillement. De doigts hésitants, elle se met à ajuster les boutons et à jouer avec les fréquences. La statique change de ton, de mélodie, de rythme, mais persiste. Elle retrouve les ondes de 88.1 et relâche l’appareil, espérant que l’émission n’est que temporairement interrompue par les circonstances de son animateur.

Au fil des jours, l’absence de la musique est de plus en plus apparente. Le chant de la statique devient oppressant. Il irrite ses oreilles, racle son cerveau, mais Geneviève refuse d’éteindre la radio. Elle imagine Merlin mort sur sa planète en désastre, son corps en décomposition dans la terre aride, stérile, où plus rien ne pousse, son équipement de radiodiffusion délaissé et poussiéreux. Il est mort depuis longtemps, elle le sait, puisque la transmission voyage depuis des centaines d’années, mais, dans son état d’isolement, loin d’un soleil dictant un cycle régulier, Geneviève perd tranquillement toute notion du temps. Sa réalité consiste en un tube de métal orbitant autour d’un trou noir qui un jour finira par l’engloutir, comme si elle n’était rien de plus que la poussière d’étoiles.

La statique remplit la navette. Bientôt, il n’y a que la statique. Geneviève ne peut plus penser, ne peut plus se concentrer, ne peut plus dormir. Elle ne veut pas abandonner Merlin au silence, admettre sa non-existence, mais son corps se met à se révolter contre le bruit constant. Finalement, un soir qu’elle rentre d’une sortie de réparations, elle n’en peut plus. Elle saisit un tournevis et poignarde la radio. Encore et encore. Des bouts de plastique et de métal volent dans toutes les directions. Les fils craquent et pètent. Le bois se fissure. Lorsque son bras s’immobilise enfin, l’astrophysicienne respire fort. Des gouttelettes de salive s’échappent de la bouche de Geneviève et voguent dans l’apesanteur parmi les débris.

La radio en ruine tourne légèrement sur elle-même, le tournevis planté dans sa carcasse ouverte, muette. Pas de musique. Pas de statique.
 
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Quelque part dans l’univers, une radio capture une fréquence mystérieuse.
 
Oh-oh, we’re heading for Venus
And still, we stand tall
‘Cause maybe they’ve seen us
And welcome us all, yeah
With so many light years to go
And things to be found
I’m sure that we’ll all miss her so.

Erica Jomphe.

Texte publié dans le No 45. Radio-Active