Sébastien Lord-Émard. J’avale l’amont

Photo : Jocelyne Vautour

À cheval sur une envie de promontoire, du bronze entre les dents
Je suis un peuple qui nomadise sur les eaux brisées de l’horizon du sens
Entre deux razzias de bestiaux albinos à sacrifier aux solstices siamois
Quelque part entre Moncton et les steppes pontiques : j’avale l’amont

Je songe à mes ancêtres pendus aux lunes créoles des récoltes incendiées
Aux écorchés vifs, aux criminels qui rampent dans la nuit de mon génome
« Fils déchu de race surhumaine, race de violents, de forts, de hasardeux »…

Mais ces Sardanapale de paille tremblent comme des cierges
Et nous perdons la vue à force de frotter leur silence nu sur nos crânes

J’inscris le rétablissement des sacrifices humains à même mes parricides
Du fond des âges aux confluences des rites et du ciel rompu comme un genou
Par la naissance de nos mères, par l’éructation du sel sanglant du vocabulaire

Mon stylet est taillé, ma motte de glaise parée au supplice de la question
Je viens d’Akkad et mon pagne est sale de toutes les marques de l’affliction de naître
Ces murs vitrifiés de lave révèlent de grandes gueules de louves en labeur

J’apprendrai donc à signer mon nom d’un coup sec de calame dans l’argile de vos mensonges
Vos calculs aussi précis que ces sexes rendus convulsifs par l’abus de langages fermentés
Leurs silex lisses ; l’éclat d’un épi ; la pleine mesure du rien fendu droit
Les entailles s’amoncellent sur l’arête de la nécessité
Et je tire ma langue bifide de toutes mes forces d’avorton du siècle

C’est dire la violence qui pue dans le sacre de nos chefs de bande en lambeaux

J’ai beau rêver aux cuisses de nos promesses de pain
J’ai beau jongler avec ce feu, ce grand feu de festin moisi et à tous les Attila hilares
Les lames ne tracent que des lettres d’adieu sur la sclère de mon œil

Et je patauge dans la nasse des mensonges familiaux, des incestes dynastiques
Tout ce qui croupit dans le lit des fleuves, les mines inondées et les kourganes
Où mes ancêtres éborgnés dansent en sémaphores saccadés, des algues dans les orbites en guise de témoins trahis, d’esclaves subjugués
Leurs corps putréfiés en farandoles de feu grégeois aux effluves criminelles

Tous les féminicides dont j’ai hérité malgré moi m’attendent au détour des calvaires dressés
Tous les Anchise agrippés sur mon dos, toutes ces lignées qui m’étranglent
Leur langue bifide qui a engendrée la mienne et qui ne sait que maudire
Dans la misère béante de leurs contradictions – je perds mon souffle, j’avale l’amont

À grandes estafilades de tibias ébréchés sur mon front
Sur mes joues, sur mes lèvres, sur mon récit de foudroyé mort-né
On voudrait que je porte ce fardeau et le signe qui scelle le sort des steppes

Je plante alors mon calame dans la mince cloison de ma gorge
Je mets fin à la succession, je remballe le legs, je coupe court à la catastrophe

À toutes ces générations qui ont épuisé en moi leur cycle de blé noir

 

Sébastien Lord-Émard
Texte publié dans le No.22 Libéré(e)s sur parole : la récidive