Joannie Thomas. Insolente

Photo : Jocelyne Vautour

dans ce monde
où tout semble avoir été dit
pourquoi j’suis pas capable
de me taire
quels sont les mots
pour satisfaire
l’appétit collectif

quelles sont les images
apaisantes
transcendantes
percutantes
libératrices
salutaires
que faut-il
que je sorte de moi
que dois-je cracher
crier
hôrler
hûcher
quel tabou doit-on attaquer
quelles ombres doit-on mettre en lumière
quel artifice doit éclater
quelle bouche doit-on mettre à sa place
quelle brebis doit-on sacrifier
à qui la faute
à qui le blâme
concours de la phrase fancy
de la métaphore que personne comprend
ronde de p’tits singes attrape-touristes
let’s fake it
’til we make it
s’cusez-moi
s’cusez-nous
j’suis jalouse des grands mots du dictionnaire
des discours passionnés
des débats politiques
le monde a pas besoin de mots
y’en a déjà trop
c’est trop loud
partout
tout l’temps
on a jamais la crisse de paix
le monde a pas besoin d’images
la masse s’en occupe
à quelques clics
du bout des doigts
des selfies
des lèvres botox
des bikinis
des craques de boules
des culs toutes pareils
des yeux brillants
des cils épais comme des ailes de papillon prêts à se déposer sur ton dick

des remises en forme
des six packs
des citations inspirantes
des chats
des chiens
des bébés
des bébés et des chats
des chats et des chiens
des chiens, des chats, des bébés
Cul, chien, six pack, rise up
on s’en câlisse
mais on scroll down
down
down
down
down
down
on creuse notre trou
on fait l’autruche

tout va bien
dans le monde des likes
et si
tout c’qu’on devait faire
c’est regarder le soleil
dans les yeux
notre appétit
satisfaite
ben plus par les rayons UV
que les frites molles pis salées
et si
le cancer d’la peau
c’était une joke pas drôle
pour rester encabanés
pis passer à côté du nirvana
et si
on avait juste peur de vivre

et si
et pourquoi
comment
masfait
toutes ses questions sans réponse qu’on saoule dans l’éphémere
toute cette soif qui abreuve la rage
toute cette rage qui nourrit la folie
toute cette folie de l’image désirable
tout ce désir qui bouille sans trouver refuge
peut-être qu’on devrait se remettre
à prier
le p’tit Jésus
il aurait peut-être
des réponses
pour nous-autres
il nous dirait
que le 11 novembre
on se souvient des p’tits gars
qui voulaient jouer à Call of Duty
des p’tits égos
qui voulaient un chest de médailles
des pauvres
qui voulaient juste
de quoi à manger
se souvenir
oui
se souvenir qu’on est juste du p’tit monde
du bétail pour les grands
qui font la vraie géguèrre
se souvenir
oui
du prix de la guerre
du PTSD
des alcooliques
des sans-abris
se souvenir
qu’on en revient jamais vivant

traitez-moi
d’insolente
à coup de claques
derrière la tête
vous direz encore
que les jeunes d’astheure ont pas de respect
la vérité
criera toujours
plus fort
payez vos études
à coups de docilité
de glorification
de votre esclavage
parlons taux de suicide
parlons femmes battues
parlons enfants traumatisés
qui portent en eux
la bête narcissique
qui détruit l’ouverture du cœur
et rase l’appel de l’âme
se souvenir
oui
se souvenir
que c’est d’la bullshit
se souvenir
oui
que ça vaut donc pas la peine
se souvenir
oui
qu’après des milliers d’années de guerre
on a pas encore trouvé
la paix

 

Joannie Thomas
Texte publié dans le No.22 Libéré(e)s sur parole : la récidive