Paul Bossé. Monosyllabio

English / Mi’kmaq

Pascal Léo Cormier. Face Jam #4

mon prénom i’ comporte yinque une syllabe
c’est pas mal piètre comme total ça
une syllabe
mes amis eux i’ en ont toute deux ou trois ou même quatre
Herménégilde lui i’ en a cinq le veinard
pas qu’avoir des syllabes c’t’un status symbol ou rien de même
but still
j’ai toujours eu un peu le feeling d’avoir été gyppé par mes parents
mon père Marc-Aurèle i’ en a quatre pis ma mère Léona en a trois

Paul
ç’a pas de rythme ou de flow ou même de grâce
c’est un peu l’équivalent de dire zut ou benon stop
comme une interjection ou un mot suivi d’un point d’exclamation
Paul
un nom qui s’dit vite pour l’ère des nanosecondes
avec ça t’es immunisé contre les diminutifs comme
Rob ou Mike ou Joe ou Al

i’ s’trouve que moi j’suis un de c’t’es enfants-là
qu’ son papa avait un meilleur ami avec qui
probablement en plein milieu d’une brosse épique
i’ a fait un pacte dans l’genre
j’te jure qu’ mon premier-né
j’va l’nommer d’après toi
et son ami le proverbial Paul
i’ a réciproqué
tellement bien qu’une couple d’années après
son garçon
i’ l’a effectivement nommé Marc
(et non Marc-Aurèle)
faut croire c’était une conspiration de la syllabe unique

mon papa son premier-né c’était pas un gars
ça fait que ma mère a steppé in pour celle-là
pis elle a baptisé sa fille Yara
c’est comme Sara ou Tara mais avec un i-grec
un nom pas courant pantoute qu’elle dit qu’elle a inventé
meanwhile la pledge de mon paternel envers son ami
elle avait still pas été acquittée

dix-huit mois plus tard
il l’a enfin eue sa chance
mais avant que j’rentre là-dedans
laissez-moi backtracker un instant
parce que même si dix-huit grains de sable
dans l’horloge de Pépère Tempus
ça parait pas comme much
dans la saga de notre tite famille
i’ pesont at least une tonne ou deux
parce voyez-vous
ma sœur elle a l’est née à Edmundston
dans la République du Madawaska
in case vous le saviez pas
Bossé i’ a pas de nom plus brayon que ça
t’ouvres le bottin d’Edmundston pis t’as page après page de Bossé

mini parenthèse
à Moncton en grandissant
chaque fois qu’on recevait le nouveau bottin
j’flippais tout de suite aux « B »
pour voir si i’ avait eu d’autres Bossé qu’avaient déménagés en ville
parce pendant the longest time
à part mon père Marc-Aurèle le seul autre c’était D’Arcy de la rue Weyburn
j’le connaissais pas dans l’temps mais j’l’ai finally rencontré i’ a que’ques années
au mariage de sa fille

la République du Madawaska
c’est une collection de frontières hallucinantes
entre le Nouveau-Brunswick et le Québec
entre le Québec et le Maine
entre le Maine et le Wolastoq
entre le Wolastoq et le Nouveau-Brunswick
entre le Nouveau-Brunswick et
etcetera

Edmundston ville ouverte
conquise par l’usine Fraser
qui hey cette année célèbre son centenaire
là où mon grand-père et plusieurs de ses fils ont travaillé
smokestack géant éructant ses relents de pâte et papier
matière alchimique rafistolée en journaux en rouleaux de papier-Q
et même parfois en recueils de poésie

mon père lui aussi à un jeune âge
s’est pogné une job su Fraser en tant qu’inspecteur
déjà i’ hâlait un plus gros salaire que son père
mais pour lui cushy job ou pas
le travail d’usine ça l’tentait pas plus qu’i faut
son rêve à lui
c’était d’un jour devenir maitre Bossé avocat
ça fait qu’i a eu une chicane épique avec le vieux
incrédule que son propre fils flusherait un si bon emploi
pis i’é parti à l’université dans une ville où l’air sentait pas
le crachat de moulin

Fredericton
c’est là que le jeune étudiant de droit brayon
a rencontré une restless autostoppeuse
qu’avait mis une halte passagère à ses pérégrinations
histoire de s’amasser un peu de sous
avant de poursuivre son freespirited chemin
d’ouest en est jusqu’à Halifax
c’était une nurse pis c’était une Fransaskoise
shit
besoin d’une autre parenthèse icitte

Bossé on est d’accord
c’est pas le nom le plus élégant ou le plus suave qui soit
l’ancêtre qui le premier s’est fait accabler d’un nom pareil
c’était peut être le Quasimodo du coin
mais la restless autostoppeuse fransaskoise
ma mère
elle a porte un nom sang bleu digne d’une marquise ou d’une duchesse
Tourigny
ça fait classe non
pas que ma mère elle ait des snooty airs d’upper crust
après tout elle a été élevée sur une ferme
dans un bled perdu du sud-est de la Saskatchewan

oui elle est tombée amoureuse du jeune homme droit
oui elle l’a accompagné jusqu’à son berceau d’Edmundston
pis oui elle a donné naissance à une fille qu’elle a nommé Yara
mais après tout ça elle a dit « enough »
parce même si Tourigny i’ a pas de nom plus dreamy que ça
chez elle dans sa petite maison dans la prairie
a parlait surtout anglais
suffit de dire qu’le Madawaska
terre des porcs-épics
c’était pas sa cup of tea
pi comme son mari avocat travaillait maintenant
pour la mighty CNR
sûrement i’ avait une way
n’est-ce pas
de manigancer un transfert
ailleurs

so nous voilà en pleine crête
du dix-huit mois fatidique évoqué plus tôt
bébé de tchèques mois su l’dos
la famille Bossé Tourigny
mutt mix franco-brayon-saskois
prend le train et diagonale la province
de nord-ouest en sud-est
et terminus s’établit à Moncton capitale du chiac
un dialecte supposément mal famé
qu’importune aucunement les nouveaux arrivants

double double toil and trouble
que’ques mois plus tard
fire burn and caldron bubble
je vois le jour sur la rue MacBeath
en ce Moncton gouverné par Leonard Jones
un maire moyenâgeux aux opinions cornues
incapable de voir plus loin que ses préjugés

me voilà gros bébé ouin ouin
dans une ville qu’a pas rapport whatsoever
avec ni l’un ni l’autre de mes parents
où chaque ti-kid passe ses dimanches
à grimper son arbre généalogique
avec ses mémères pis ses pépères pis ses mononcles pis ses matantes
où tout le monde peu importe sa classe sociale
porte fièrement sa cicatrice
de la grande 1755 dérangeaison
où il y a une étoile pour Gabriel pour Évangéline
pour Angèle Arsenault pour Jacky Vautour pour Louis J. Robichaud
pour n’importe qui qui vient d’icitte
qui porte le nom
pis qu’a fait d’quoi avec sa vie

pi moi là-dedans
avec mon patronyme qui fit pas
Bossé
un nom qui figure pas sur la liste de présences à Grand-Pré
pas de pedigree aucun stigmate
pas acadien pas québécois pas brayon pas fransaskois
pas même francorien
quosse tu fais icitte pilgrim

voilà p’t’être pourquoi
à dix ans j’me suis mindmeld identifié
avec mister Spock le Vulcain dans Star Trek
l’extraterrestre au sein d’une communauté homogène
ça c’est moi
élevé par les loups chiacs de la ville de vase
un Canadien français dans une époque
où les Canadiens français étaient obsolètes
long processus d’adaptation
toujours se sentir autre
jamais fitté in jusqu’au jour où j’me suis dit
d’la marde j’viens de Moncton j’suis monctonien
j’suis acadien itou
aboiteau
poutine à trou
tétine de souris

so
pour fermer chépu trop quelle
des parenthèses j’arrête pas d’ouvrir
à ma rue MacBeath naissance
mon paternel voyant que j’étais bel et bien un spécimen masculin
s’est exclamé lui on va le nommer « Paul »
soulageant ainsi sa conscience quant à sa vieille dette anthroponymique
et ma mère de répliquer « Paul »
hmmm
on dirait qu’il manque quelque chose
qu’est-ce tu penses de « Paolo »
et mon père l’avocat aussitôt d’objecter
notre premier bébé
j’ai rien dit pantoute
j’me suis mordu la langue
j’t’ai laissé faire à 100 %
« Yara »

j’te dirai pas combien de fois
j’me suis fait demandé
d’où ça vient c’te nom-là
alors là j’suis désolé
mais faut j’mette mon pied à terre
dans notre maison
i’ aura pas une Yara pis un « Paolo »
baptême on est pas une famille latino-arabe
notre garçon son nom c’est Paul
Pé Ah Uu eL

instinctivement ma mère a toujours ressenti
que pour qu’un enfant fasse son chemin dans la vie
une seule measly syllabe c’était bien insuffisant
son p’tit gars allait être appauvri
c’qui fait que
comme d’habitude
elle a eu sa way
sur mon baptistaire oui c’est bel et bien indiqué Paul
mais depuis qu’j’suis né jamais qu’a m’a appelé de même
pour elle j’ai toujours été son Paulo
avec deux belles grosses syllabes

 

Paul Bossé
Texte publié dans le No 17. Faire communauté

Paul Bossé. Photo : Annie France Noël