On le méprise, on en a peur — les enfants tremblent —
petit outil à dents pointues serrées, banni au plus profond de l’armoire,
enfoui entre les pansements et les sirops, contenu dont on aimerait
se passer mais qu’on est contents d’avoir dans le besoin.
On reçoit des lettres de l’école, de la garderie, missives anonymes
présages de malheur qui propulsent à l’action, une ruée effrénée,
paniquée, vers l’armoire sombre où l’outil relégué à l’oubli collectif
est rescapé avec soulagement réticent. Il attend l’occasion,
sachant son rôle déterminant mais dédaigné, valable mais vilain.
Le peigne à poux ne fait pas de promesse, n’est pas une solution
miracle. Il est utilitaire, utile entre doigts habiles, entre mèches
attaquées, entre infestations redoutées. Il plonge dans les cheveux
comme on plonge dans un problème : finement, lentement, méticuleusement,
un geste répété plutôt qu’une panacée.
Ses dents cherchent et trouvent ce que l’œil seul
n’accomplit pas. On ignore à ses dépens l’invasion des
minuscules intrus, agrippés à la racine capillaire
comme des idées reçues impossible à déloger.
Soldat prolétaire solitaire, il travaille sans fanfare
ni renfort : refus de céder, passer, repasser,
sans fatigue, sans répit, attraper, essuyer, recommencer.
Le peigne à poux, dans son uniforme métallique, son
armure inébranlable, est patient, sachant que la bataille
bien menée peut remporter la guerre, pas seulement celle contre
l’envahisseur, mais celle contre l’embarras et la honte,
sentiments colorés par la lueur jaune-blanche de la salle de bains.
Il gratte le cuir chevelu de la nuque au front, d’une oreille à l’autre,
causant souvent malgré lui de chaudes larmes à celui qui subit
et à celle qui afflige ; plus qu’outil utilitaire, le peigne à poux est
preuve d’une patience attentionnée, d’une tendresse minutieuse,
d’un dévouement constant, capable de tout pour répudier l’indésirable.
Le champ de bataille : la tignasse tirée, traitée, terrassée ;
la sépulture : le papier essuie-tout sur lequel gisent les malins qui
tentaient de coloniser, de s’incruster, une piqûre vampirique à la fois,
dans le territoire convoité du scalp marmot.
La victoire à proximité, on permet enfin au héros un repos —
à son tour d’être baigné, rincé, séché (rouille évitée) —
on le range avec un remerciement silencieux et une prière
de ne pas avoir à l’extirper de nouveau de sa cachette. Il
disparait dans l’oubli domestique, mais un souvenir plane :
une leçon que même les plus petits outils sont
d’une grande utilité (qu’on les manie ou non) et
l’incarnation d’un geste d’amour discret.

Alexia Frenette, Le héros invisible (2026)



