Rebecca Behar. Quand on est marinier

Rebecca Béhar

Out of my window looking in the night,
I can see the barges flickering light.
Silently flows the river to the sea,
As the barges do go silently
.

 

Chaque semaine, il brûle un cierge dans l’église Saint Nicolas pour remercier le saint de l’avoir protégé dans le péril. Personne ne l’a vu lorsqu’il a fait doucement tourner sa clef, qu’il s’est glissé dans le noir pour prendre la carte de crédit, dans ces lieux familiers où il a vécu dans une autre vie, lorsqu’il était marié et qu’il avait eu l’idée du grand projet, lorsqu’il découvrit la « dot », un sacré magot qui dormait dans un compte épargne, toutes les économies de son beau-frère. Et pourquoi l’aurait-il épousée pour rien ?

Maintenant tout est parfait, sa solitude se fond dans l’air brumeux, il sillonne les docks, habile à la manœuvre, ses nippes sentent l’embrun, le vieux goudron, qu’importe si ses cheveux blanchissent, il se repose enfin.

Bien sûr s’ils savaient, les autres, au pub, au club de rugby, les gars qui le saluent lorsqu’il passe l’écluse dans le Park Robin, qu’est-ce qu’ils penseraient ? Que c’est honteux de voler sa famille, ou bien que sa femme l’avait jeté à la rue, le pauvre, parce qu’il buvait, ou qu’il était au chômage ?

Elle était jolie sa bien-aimée au début, lorsque tout allait bien. Maintenant elle soupire, se retourne dans son lit, fait des cauchemars. Elle dit que quelqu’un s’insinue dans la maison, lorsque tout dort dans les bas-fonds de Liverpool, mais elle ne veut pas partir, elle s’accroche à son dernier bien, ce qui fut leur maison à tous deux. Depuis 3 ans, ce sont les mêmes angoisses, dit-elle au médecin. Une vieille folle que personne ne croit.

Ce n’est pas un coche de plaisance son bateau, mais quand même, il n’a plus rien à voir avec ce rafiot qu’il avait acheté avec ses économies, 20 000 livres, oui, car il avait fini par croire que cet argent lui appartenait. Il a repeint le pont en vert, aménagé sa cabine en chinant de vieux meubles, bricolé le moteur. Depuis toujours, c’était son rêve, ses grandes vacances.

Barges, I would like to go with you,
I would like to sail the ocean blue.
Barges, have you treasure in your hold,
Do you fight with pirates brave and bold.

Habiter dans une Marina, remonter le canal de Leeds, lentement, entre les collines, frôler les saules, faire la sieste sous un vieux pont, être libre ! Cet idiot de beau-frère avait une confiance aveugle en sa sœur, il lui laissait tout gérer.  Mais elle ne comprenait rien aux relevés. Il savait bien qu’elle n’avait jamais aimé la paperasse, c’est lui qui s’en chargeait dans le ménage, cela vaut bien un modeste bénéfice.

Un petit manège, chaque semaine, il s’émerveillait de la combine. Ces deux-là épargnaient pour les vieux jours, la sécurité, mais lui allait vers le grand large, il avait des ambitions, des générations de marins revivaient en lui, prenaient leur revanche.

Les autres, s’ils savaient, diraient que c’est une affaire de famille ; à Liverpool, on n’aime pas la police. Avec sa femme, s’ils n’avaient plus rien à se dire, s’il était brutal et fourbe, c’était son affaire. Et puis, qu’importe quelques petits cauchemars en face de son plaisir, de la joie renouvelée chaque jour. Ce bonheur qu’elle ne lui avait jamais donné (et lui non plus, il faut le reconnaître), maintenant il l’avait, il avait le plaisir, il fumait sa pipe en méditant sur l’existence.

How my heart longs to sail away with you,
As you sail across the ocean blue.
But I must stay beside my ocean clear,
As I watch you sail away from here.

Parfois, lorsqu’il se glissait dans la chambre, il contemplait le corps endormi de la vieille dame, il guettait son souffle, des bribes de phrase, c’était un jeu, l’excitation du risque. Un jeu triangulaire. Tout est vol, pensait-il, d’abord posséder un corps, puis dominer une volonté, enfin s’approprier l’argent. Mais ce n’était pas pour de la drogue ou de l’alcool. Il avait sa fierté, sous son air de semi-clochard, « sans domicile fixe », non, il avait une maison, la plus belle qui soit, une maison flottante. Et il en voyait des plaisanciers, des yachts qui accostaient dans Crooke Marina, il côtoyait la Haute. La nuit il regardait les étoiles, les lumières plongeaient dans l’eau noire en serpentant.

Bien sûr il y a eu ces caméras de surveillance, il les voyait, mais n’arrivait pas toujours à les feinter. Et puis il y a tant de passants, pourquoi irait-on le soupçonner ? Ainsi vivait-il, modestement d’ailleurs, 160 livres par semaine ce n’est vraiment pas Byzance, en espérant qu’il y aurait assez d’argent dans le compte pour tenir jusqu’à sa mort.

Away from my window on into the night,
I will watch til they are out of sight.
Taking their cargo far across the sea,
I wish that someday they’d take me.

Mais les canaux vont vers des rivières et les rivières vers la mer, un jour les économies se sont épuisées. 20 280 livres, tout le capital était mangé. « All good things have an end ».

Ils sont venus pendant qu’il dormait, il n’avait pas terminé son rêve. Pour elle, le cauchemar cessait.

Plus de péniche, adieu la liberté, tout s’évanouit dans l’impermanence.

Souffler n’est pas jouer.

 

Rebecca Behar

Texte publié dans le no 8 Jeudivers

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