
C’est la fin des vacances. Déjà, l’air sonne comme l’automne. Il pleut. Comme une bénédiction. Pour abreuver enfin les oignons, les patates, les fèves jaunes, la sarriette, les naveaux, pour le bouilli, la mioche puis le fricot. Il pleut. Pour les sureaux, les violettes, les vinaigriers, les anémones, les immortelles. Pour la beauté. Pour le sacré.
Ah hou cha-cha-cha.
C’est la fin des vacances. La révolution se ramasse. Dans ses bagages, en souvenir, une vuvuzela, pour assaisonner de poudre magique sa collection d’instruments de musique.
Ah hou cha-cha-cha.
C’est la fin des vacances. La révolution se sent tranquille, reposée. Elle sait qu’elle s’en retourne dans le perpétuel échec. Elle sait que le monde achève. Ce monde. Qu’on patauge dans une ambiance générale de violence. Qu’on patauge dans la déréliction et le désenchantement. Qu’on ne remarque même plus notre affligeante carence en élégance. Notre hypo- et notre hypersensibilité décomplexées. Qu’on déchire la poésie de l’avenir. Mais c’est pas une raison pour abdiquer.
Ah hou cha-cha-cha.
Au début des années 2000, l’anthropologue Alexeï Yurchak propose le concept d’hypernormalisation. On sait que le système marche pas, mais vu qu’on ne sait pas comment le changer, on se résigne.
Ah hou cha-cha-cha.
Même si la fin du monde est avancée, que l’avenir est déjà pas mal déchiré, déwrenché, c’est pas une raison pour perdre notre temps dans le chialage, pour devenir frettes comme des estatues, pour arrêter de se démener. En toute sincérité. En toute naïveté. Alors, malgré la zombification, la révolution s’en retourne quand même faire ce qu’elle sait faire de mieux : sourire, enseigner, soigner, chercher, exercer son jugement, prendre des risques, se taire, écouter, répondre, apprécier ce qu’elle a, avoir pitié, être intransigeante, rester polie, se faire des ami.e.s, garder ses ami.e.s, rire, cuisiner, faire la fête, viser le bien commun plutôt que les intérêts particuliers, exercer son jugement, tolérer, douter, protéger, dénoncer, punir, questionner, s’informer, lire, lire, lire, accepter, réfléchir, réfléchir, être généreuse, être frugale, réfléchir, réfléchir, réfléchir, réfléchir, réfléchir, exercer son jugement, donner des coups de gueule, ne pas dire son opinion sur tout, tout le temps, n’importe comment, ne pas écouter l’opinion des ceusses qui s’expriment sur tout, tout le temps, n’importe comment, flatter des chats, défendre, éclairer, nous prendre dans ses bras, rester calme, ne pas paniquer, exercer son jugement, résister. Résister. Puis préparer des sandwichs au concombre.
Est-ce qu’on fait la révolution ou c’est la révolution qui nous fait ?
Ah hou cha-cha-cha.
Est-ce qu’on fait la révolution ou c’est la révolution qui nous fait ?
Ah hou cha-cha-cha.
Est-ce qu’on fait la révolution ou c’est la révolution qui nous fait ?
Ah hou cha-cha-cha.
Philippe Garon. La révolution à la plage
No Hors-série. Été 2026



