
Le lendemain matin, sous le regard de l’érable d’or, la révolution surchauffe. Ses coups de soleil la réveillent. Mais elle veut retourner à la plage pareil.
Elle prend la porte. Elle prend l’air. Elle prend son guidon. Elle prend la poudre d’escampette. Elle prend la direction de l’océan. Elle prend son gaz égal.
Le mouvement libère son esprit. Elle réfléchit à sa résolution. Oui, elle veut arrêter de pogner les nerfs. Oui, elle veut arrêter de chiquer de la guenille. Mais c’est pas de ça dont on parle ici. C’est sûr qu’elle aime bien les petits gestes citoyens, quotidiens. Faire partir la toilette avec de l’eau grise. Composter, jardiner, ménager l’électricité, éviter le gaspille. Mais c’est pas de ça dont on parle ici.
Toute seule, elle est capable de joie. C’est quand elle essaye d’avancer avec les gens que ça se gâche. Les gens… En général, on n’est pas méchants. Mais seigneur qu’on est cabochons ! Hallucinés par nos petites individualités. Sauf qu’il y a pire. C’est pas de ça dont on parle ici.
Les pharisiens. Les curés de la consommation. Ça fait longtemps, tellement longtemps qu’elle rêve de trouver une voie de passage pour les atteindre.
Elle pense à sa famille. Sa famille désunie. Sa mère, Courage. Son père, qui s’appelle Horizon. Ses quatre sœurs, Indignation, Liberté, Dignité, Justice. Elle pense surtout à son petit frère, Estragon. Elle a toujours eu un faible pour Estragon. Pauvre petit Estragon. Chétif, naïf, gentil. Dans le fond, c’est pour lui qu’elle se démène depuis la samare de la civilisation. Mais de toute évidence, génération après génération, elle fait patate. Il faut trouver une autre solution. Il faut qu’elle utilise son imagination pour inventer un nouveau véhicule.
Elle pense à Estragon, à son humour, à sa douceur, à sa bonne humeur, malgré l’absurdité. Elle le revoit, dans une cuisante journée d‘été, couché sous un érable défolié. « Qu’est-ce que tu fais là, mon frère ? Viens à l’ombre avec moi, avant de te changer en raisin sec ! » Et Estragon répond : « Ma sœur. Si je reste pas calme ici, dans l’espérance des nouvelles vies de mon ami l’arbre, qui va s’en occuper ? »
Philippe Garon. La révolution à la plage
No Hors-série. Été 2026



