3. À la plage, première partie

La révolution se réveille dans de beaux draps. Des draps sales de café, de sueur, de pisse, pardon, de pipi, de chocolat. Des draps tachés de graisse, de sperme, de sang, de mauvaise conscience. Des draps éclaboussés par les médias, par la bouette des grands déceveurs. Une manière de linceul qui pue l’air du temps.

Dans le lit, à côté d’elle, Pierre Foglia, Pierre Lefebvre, Alain Deneault. Elle aime coucher avec eux, même si elle est surtout un homme blanc cisgenre hétérosexuel monoamoureux, entre autres. C’est purement platonique, socratique, spinozique, monetchartranique, carolgilliganique.

Platon donne les réponses à Socrate, qui pose les questions. Spinoza dit que Dieu est la nature. Monsieur Foglia s’en fout. Pour lui, il y a trois choses qui comptent dans la vie  :

le travail, la curiosité puis la fiancée. Pour Pierre Lefebvre, il faut se méfier des familles désunies puis encore plus des familles unies. Pour Alain Deneault, le problème en est pas tant un de richesse que de répartition de la richesse. Madame Monet-Chartrand les écoute en silence, les mains jointes. Carol Gilligan attend son tour en souriant puis finit par pouvoir placer un mot  : sollicitude.

La révolution, c’est pas que tout ça l’intéresse pas. Mais aujourd’hui, elle a pas la tête à ça. Elle décide de faire de l’air en bicycle.

Elle pédale. Elle pédale. Dans une chaleur inquiétante. Pendant des heures. Elle pédale.

Pour une fois, elle pédale pas dans le beurre. Elle pédale. Dans la vitesse de son vélo. Dans la sueur. Malgré son pessimisme, elle trouve du repos pour son cerveau, de l’apaisement, un état second. Elle souffle. Elle siffle.

Sur son trajet, ça sent le pin cuit. Ça sent le sapin cuit, l’épinette cuite, le mélilot, l’épilobe, le myrique cuits, la quenouille et l’angélique cuites. Ça sent la swamp cuite et pourrite. La grenouille qui bouille. Ça sent les carottes cuites. Ça sent le cadavre de porc-épic qui cuit, le dépotoir, l’urinoir, le show de boucane. On dirait que la forêt est au bord de l’ignition. On dirait que l’époque est au bord de l’ignition.

Elle pédale sur le chemin de fer. Elle pédale sur les chemins Fafard et Nardini. Sur le chemin Mystérieux. Sur la route de Grâce. Elle pédale sur son chemin de croix. Elle pédale par quatre chemins. Sur son chemin de Damas. Puis elle arrive à la croisée des chemins.

Ça sent le soleil. Ça sent les algues puis la crème Coppertone. Ça sent la guitare grattée. Le laps momentané de la raison chronique. Ça sent les frites et puis les moules. Les moules et puis les frites. Puis la bière. Ça sent le cul. Les gimmicks

pas catholiques.

Un bonhomme marche sur la plage. En bedaine. Avec un chapeau de paille, des grosses lunettes fumées, puis des bermudas à fleurs. C’est drôle, on dirait Einstein. Il fait chaud.

La révolution s’assoit dans les vagues. Elle s’assoit dans son vœu de joie. Elle reste là longtemps. Pour voir si ça lui rafraîchirait pas la peau puis les os. Pour voir si ça lui rafraîchirait pas les idées.

La révolution joue dans le sable. Elle fait un tas de roches. Les vagues veulent pas les laisser tranquilles. Elle replace les roches pour qu’elles résistent à la force de l’eau.

Elle observe. Elle remarque que les plus grosses roches retiennent les petites. On dirait qu’elles les protègent. Rendu à un certain point, le tas se solidifie. Le ressac ajoute même du gravier. La révolution a plus besoin de s’en occuper. Le tas de roches grossit tout seul. La marée le submerge. La révolution le voit plus, mais elle a de bonnes raisons de croire que le tas de roches est toujours là. C’est peut-être niaiseux, mais elle se demande s’il n’y aurait pas une métaphore là-dedans, une allégorie, plus forte, plus belle, plus profonde, plus intelligente, que ce qu’elle est capable de comprendre.

La révolution se lève. Elle pense à un de ses amis qui dit que t’as beau donner à un tas de marde, pardon, que t’as beau donner à un caca l’apparence d’une barre de chocolat, ça reste du caca. La révolution se rend compte qu’elle n’a plus le goût d’être une pessimiste drôle. Qu’elle n’a plus le goût de vivre dans le sarcasme.

Elle reprend son bicycle. Au détour d’une bleuetière, elle s’installe dans une talle et cueille par poignées son souper.

Philippe Garon. La révolution à la plage

No Hors-série. Été 2026