Gisèle Villeneuve. Bone loss

 

            Dans les textes anciens, il est écrit que les sept Roger de l’été se sont noyés par une splendide journée et que leurs corps ne furent jamais retrouvés. Certaines nuits lorsque la brume monte du lac, on dit qu’on peut les entendre ramer ; l’écho du bois frappant l’eau, qu’on peut les entendre déclamer l’écho de leurs appels en clair de lune, dit-on.

            Qui étaient-ils ? On ne sait rien d’eux, sinon que les boys s’appelaient tous Roger. Les sept Roger, noyés.

            Aux enfants assis en cercle au fond du lac asséché, le vieil homme pose une question : « Do you know how to drown ? The break point, quand l’impératif primaire te force à respirer, même en sachant que l’inspiration te tuera. Dans les expériences en laboratoire, la plupart des gens atteignent leur break point à quatre-vingt-sept secondes. Ceux qui survivent à la noyade ne chronomètrent pas leurs descentes sous l’eau et les noyés ne révèlent jamais leurs secrets. »

            Imaginez les sept Roger de l’été. Leurs cœurs ralentissent à l’unisson. Leurs poumons se remplissent d’eau. Plus tard, beaucoup plus tard, leurs cœurs et leurs poumons sont dévorés par les brochets. Plus tard, beaucoup plus tard, leur chair est décomposée par les bactéries qui vivent au fond du lac.

            Le vieil homme demande encore : « Do you know how to drown ? Prenez garde ! L’hyperventilation peut vous tuer. »

            En cercle, successivement, les enfants prennent de grandes respirations. À tour de rôle, on voit leur poitrine se soulever puis se détendre. Après plusieurs grandes inspirations, ils demandent au vieil homme de compter les secondes. Ils retiennent leur souffle, persuadés qu’au fond du lac asséché personne ne se noiera.

            « Les boys avaient découvert un article en anglais sur l’hyperventilation dans la plongée en apnée, mais en leur empressement à tenter l’expérience, ils n’avaient pas lu le texte jusqu’à la fin. Ou bien, leur anglais était approximatif », explique le vieil homme.

            Un à un, les enfants expirent. Aucun n’a atteint le chiffre 87. Sauf la fille aux longues jambes qui retient encore son souffle. Les autres la regardent avec inquiétude.

            En chœur, ils crient : « Tu vas te noyer ! Même à sec ! »

            Avec un bâton, le vieil homme grave 90 dans le sable durci et force la fille à reprendre son souffle. Elle rit et avoue qu’elle est nageuse. Le vieil homme lui rappelle qu’elle n’a pas encore toutes les pièces du puzzle informatif. « Voyez ce qui est arrivé aux ados pressés de s’exécuter ! » dit-il, alarmé. Et il imagine leur dialogue.

            Pendant combien de secondes peux-tu retenir ton souffle ?

            Secondes ? Ah, non ! Minutes ! Et toi ?

            Moi, plus longtemps que toi.

            Toi, plus longtemps que moi ?

            Et toi ?

            Et toi ?

            Moi ?

            Le vieil homme dit : « If before going under the diver hyperventilates to purge more carbon dioxide out of his system, he may delay his break point for one hundred and forty seconds. » Avec son bâton, il grave le chiffre 140, puis pose la main sur l’épaule de la nageuse pour qu’elle ne refasse pas l’expérimentation. « Il faut comprendre le mécanisme avant de plonger », insiste-t-il.

            Cent quarante secondes sans respirer. C’était là le défi des sept Roger. Deux minutes et vingt secondes sous l’eau. Qui battrait le record qu’ils avaient lu dans l’article ? Qui gagnerait le défi ? Étaient-ils challengers sérieux ou fanfarons régis par la testostérone ?

            Le vieil homme poursuit : « But since the build-up of CO2, not lack of oxygen, is the signal that urges the diver to breathe. »

            En chœur, les enfants prennent une grande respiration.

            « The diver may use up all of his oxygen before sufficient levels of CO2 force him to surface in order to breathe. Il se sent bien tandis qu’il perd connaissance. Il se noie. Hyperventilation ! Beware ! »

            La nageuse renchérit sur les paroles de l’homme : « On fait de l’hyperventilation volontaire avant de plonger pour augmenter l’oxygène dans nos poumons et réduire le dioxyde de carbone dans notre sang. Ça devient dangereux quand le niveau de CO2 est encore faible dans notre système et qu’en même temps on commence à manquer d’air. Parce que, continue-t-elle en effaçant le chiffre 140 dans le sable, c’est l’accumulation du CO2 qui nous donne le réflexe de respirer. Tant que le CO2 reste faible, on ne voit pas la nécessité de remonter à la surface, on se sent en contrôle et on perd connaissance. Et là, par réflexe, on respire et on se noie. »

            Le chœur des ahhhhh ressemble à un chant funèbre, suivi, sotto voce, du scandé hy-per-ven-ti-la-tion-be-waaaaa-re.

            Des années plus tard au crépuscule dans les volutes de la brume qui lève du lac, on peut apercevoir, dit-on, les sept Roger de l’été. À l’unisson, ils rament la jolie Rogère, ainsi qu’ils avaient nommé leur chaloupe. Jolie Rogère flottant sur lac de brume. Et les sept Roger de l’été rament et les sept Roger de l’été déclament : Beware ! L’hyperventilation te tuera !

            Les enfants se lèvent d’un bond et dansent en scandant l’appel des noyés, appel spectral dont la fréquence sonore plane au-dessus du lac crépusculaire.

            Ça va, Roger ?

            Ça va.

            Roger, ça va ?

            Ça va.

            « Rowing, calling », dit le vieil homme.

            « Rowing, calling », répètent les enfants.

            Roger !

            Roger !

            L’écho les appelle de l’autre rive.

            Roger !

            Roger !

            Leur nom commun rebondit d’un rocher à l’autre. Leur nom partagé les unit dans leur amitié absolue.

            Roger !

            Roger !

            Leur nom répété ricoche sur l’eau.

            Rogergergergergergerger !

            Dans les textes anciens, il est écrit qu’aucun ne manquait à l’appel. Et encore, ils retenaient leur souffle sous les vagues. Sans sentir le besoin de respirer. All’s well ! Leurs cerveaux privés d’air ne fonctionnaient plus. All’s well ! Et sous l’onde, ils perdirent connaissance avant d’avoir acquis la grande connaissance de survie. À cet exact moment, à l’unisson, ils ont respiré sous l’eau.

            « L’inspiration qui noie », lancent les enfants.

            « L’instinct de respirer, dit le vieil homme, même si ce grand souffle te tuera. »   All’s well ! Roger and out. Et depuis, le lac s’est asséché. Et depuis, les années sont passées.

            Tout le jour pendant cet été-là, sous le soleil ou sous la pluie, le vieil homme creuse le sol craquelé en forme de vagues durcies. Fouille les anfractuosités des rochers autrefois submergés, se glisse dans les cavernes autrefois sous-lacustres. Sur la berge, il empile les os. Un astragale, une vertèbre, un os iliaque. Trouvera-t-il un crâne complet ? Sept crânes ?

            Curieux et intéressés, les enfants en vacances participent aux fouilles. S’exclament s’ils trouvent une phalange ; débordent de joie si c’est un pied complet.

            Le vieil homme parle de prospection à la recherche de fossiles. « Souvent, dit-il, les os de nos très anciens ancêtres sont découverts dans des cavernes ou sont dégagés en creusant les rives de lacs ou de cours d’eau asséchés. De même que je suis à la recherche d’ados noyés. »

            Le soir à la lueur de son feu de camp au fond du lac asséché, le vieil homme entouré des enfants compte les os. Il les identifie et les classe : omoplate, tibia, fémur, humérus. Lentement au fil des jours et des fouilles, le monticule grossit. Plus de deux cents os multipliés par sept Roger. Qu’espère-t-il accomplir ? Avant la fin de la saison, l’été nordique étant trop court, réussira-t-il à ramasser plus de mille quatre cents os humains ? Est-ce même possible de les trouver tous ? Restera-t-il tout l’automne ? Jusqu’aux premières neiges ? Reviendra-t-il l’été prochain ?

            Avec l’aide des enfants, il dispose les os sur le sable pour reconstituer les squelettes. De jour en jour, on ajoute une vertèbre dorsale. Un après-midi de grande chaleur, on a extrait un squelette presque complet de dessous une excroissance rocheuse. La petite taille des enfants leur a permis de s’insérer dans l’espace restreint. Au grand chagrin de tous, en retirant le squelette, la main droite s’est détachée du poignet. Avec grand respect, on a transporté la main osseuse amputée pour la placer au bout du bras sous le radius et le cubitus.

            Le soir à la lueur de son feu de camp entouré des enfants et du plus grand cercle que les ossements forment en une roue de médecine, le vieil homme décrit un lieu étrange, et réel, insiste-t-il, au pays de Bohême.

            « Près du village de Kutná Hora se trouve Kotsňice, la chapelle des os. Au dix-neuvième siècle, un excentrique a exhumé les ossements des trente mille victimes de la peste qui était passée par Kutná Hora en 1318. Ah, mes enfants ! Dans la chapelle de pierre, les murs sont couverts d’os arrangés en un motif décoratif. Au plafond pendent des chandeliers faits de crânes, de pelvis et de tibias. Sur les murs, on trouve des ossuaires placés en monts dans des niches de la grosseur de fours de forge. Dans cette chapelle le jour des Morts, on pourrait donner un bal macabre. »

            L’imagination des enfants s’active. Dans la lueur du feu de camp, ils voient osciller les squelettes encore incomplets gisants au fond du lac asséché. Les flammes donnent l’illusion de mouvement, nageurs faisant la planche sur une eau invisible.

            Le vieil homme raconte : « Les ossements des victimes de la Grande Peste décorent une chapelle. Des paléoanthropologues fouillent notre préhistoire à la recherche de vestiges fossilisés, en vue de reconstituer un puzzle auquel il manquera toujours des pièces. En cet été, les noyés ne révèlent rien de leur soi, non plus que les victimes d’une peste du quatorzième siècle européen ou les fossiles de nos ancêtres lointains. »

            En brassant les braises, le vieil homme lance : « Beware of hyperventilation ! Although an essential practice of the free diver, hyperventilation could kill you. C’était là, mes enfants, la dernière phrase de l’article que j’avais écrit il y a si longtemps. Phrase fatale en gros caractères rouges. »

            Beware… L’avertissement tourne sans répit dans la tête du vieil homme. Dans son sommeil, la nuit sous la tente. Durant les fouilles, tout le long des longs jours.

            Plus de mille quatre cents os humains divisés par sept. Pour le vieil homme et pour le lit du lac gardien de tant d’os, pendant tant d’années pour lui et pour le lac asséché, on pourrait dire qu’il s’agit là d’un cas d’ostéoporose. Une diminution progressive de la masse osseuse du squelette d’un vieil homme, survenant avec l’âge, et des squelettes de sept primes jeunesses, grugés par temps et érosion.

            Such bone loss !

Gisèle Villeneuve

Image : Jean-Sébastien Gauthier, Nature morte (d’après Ernst Haeckel), 2017, Rendu 3D produit de microtomographies de poissons zèbres adultes et d’embryons de poissons zèbres au rayons-x synchrotron, extrait du projet Dans la mesure, en collaboration avec le Dr Brian F. Eames.

Publié dans le No 26. Entre ciel et mer. Rencontre Est-Ouest
Numéro conjoint des revues Ancrages et À ciel ouvert