Brigitte Lavallée. Le 1750

sable

Le jour où je l’avais croisé, les mouettes maquillées batifolaient au-dessus de la rivière. On avait peine à croire que c’était novembre. La Tracadie appartenait à ces petites créatures du ciel. Gorgées de soleil. Vivantes. Pendant le spectacle, appuyée à la balustrade, j’écoutais le récit de sa vie.

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Au 1750, c’est mort. Le bateau-bar amarré à la terrasse du quai s’écaille de ses belles années 1980. Comme Norman. Sous sa veste de cuir. Ses cheveux grichoux. Sa peau sombre.

Chaque jour, il longe la rivière, passe par le centre-ville, salue quelques automobilistes, l’air tout à fait heureux, s’attrape un café au dépanneur et marche jusqu’à l’église.

Là, le cimetière. Il ne s’y enfonce pas. Il regarde dans sa direction. Replace sa casquette. À ce moment précis, il aurait envie d’une cigarette. Markten. Pour oublier ou pour aviver le souvenir dans un nuage de fumée. À la place, il enfile quelques respirations. Dans le vide. Ça fait mal. Un prénom s’incruste, de ses vieux tatous jusqu’aux os. La mort, son éternel tabou.

Les années passent. Le corps s’use. Comme les anciennes beuveries du quai. Avec elle. Sa Pierrette. La mémoire s’accroche, s’enroule à lui, plus solide que les câbles de l’épave qu’il devient. Comme le 1750.

Brigitte Lavallée