André Muise. La grange qui grouille

en attendant que
la danse se renouvelle
la peste s’éteigne
les amours refoulés s’engrangent

la grange que je charrie
transpire un désespoir joyeux
sa complexité, ses complexes
la rendent difficile à porter
djette
elle as-tu roulé en dégringolade muette
de mon échine de tortue
j’ai-tu perdu les siècles ?
l’ai-je perdu
en route
en océan
dans les étoiles informatiques
dans les courants du monde
en fuite autodéportée

soyons clair :
la grange existe
elle a une charpente
une odeur de foin vieux et neuf
un toit qui coule
au compte-gouttes
au picotement des oiseaux de Quinan
elle a une racine

mon père
le fils aîné parmi 10 frères et soeurs
fut le premier à soulever la grange
à la mettre sur ses larges épaules de garçon de 16 ans
chargé de faire sûr que
le foin continue de couler dans la goule des vaches
que leur marde devienne fumier
que les jardins s’encensent
de verdure estivale transfigurée
que le miracle continue
et même jusqu’asteure
il en fut ainsi
que la grange existe, et encore et encore.

son archéologie improvisée
pousse hors de tous les racoins de la bâtisse
remplie d’objets qu’avont oublié coumment travailler
coumme
la fourche à foin suspendue
une mâchoire métallique qui se promenait jadis
d’un bout à l’autre de l’immensité du mow firmamental
goûter le foin au sol pour le hisser vers le ciel
asteure, elle a la goule perpétuellement rouvarte, béante
n’ayant point croqué de foin dampis le Captain Kirk du premier Star Trek
une goule qui veille coumme une statue muette
sur un mow
qui à force d’efforts surhumaines, quasi-solitaires
se remplit de bales de foin rectangulaires
qui se reproduisent pendant l’été
coumme des grenouilles dans un étang herbeux

dans la cave de la bâtisse
dessous la lourde couverture d’herbe abreuvée de soleil et de vent
se tiennent les vaches à nourrir,
à faire chier
pour faire marde empilotée
pour nourrir les champs
pour nourrir les clients

la grange est un lexique
qui se met à manquer de pages
qui tient par un fil
chaque bout tenu par un frère vieillissant

par un beau jour
il a fallu que jeune moi prenne la grange
pour la soulever moi itou
la mettre sur mon échine de tortue

son parcours a été pantagruélique
je l’ai grouillé old school
sus des billots ronds
à la queue leu leu
halé par une Jetta blanche
avec une mauvaise clutch
jusqu’à la Baie Sainte-Marie
je l’ai fourrée dans la cale de l’avion
à destination de Lafayette
je l’ai accrochée solidement au toit d’une Greyhound
pour des traversées quasi-continentales Louisiane-Nouvelle-Écosse
j’ai remis la grange dans son habitat naturel de la Butte-à-Wago

je la sens toujours là
qui veille sur mes nouveaux champs ancestraux
en dépit de ses miettes s’émiettant
si déchéance il y a
elle est peuplée d’êtres
glorieux
des beluettes de feu
qui s’éclairent
au feu de la frénésie des huit-huits
des gorges abritant hucheries
qui se faufilont entre les planches
du têt à poule démanché
ses miettes s’émiettant
à force de s’engager
dans la timberie de
notre je collectif
les je individuels
épique timberie
timbant coumme des astéroïdes figés
nécrologies

mais la charpente de la grange
que je charrie
déchirante
persiste

en attendant que
la danse se renouvelle
la peste s’éteigne
les amours refoulés s’engrangent

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Emplacement ou local où l’on emmagasine le foin pour le préserver des intempéries (granddictionnaire.com)

 

André Muise
Texte publié dans le No.24 ((Libre))