Sébastien Bérubé. Les grosses poubelles

Photo : Jocelyne Vautour

C’est la semaine des grosses poubelles
T’as pu besoin de rien cacher

Tu vides tes illusions sur le gazon
Pour décorer le monde de ce que tu veux pu

Un cimetière
Où on se donne plus la peine de creuser
Apparaît sur le coin de ton terrain
T’as même pas besoin de sac

T’empiles sur la rue tes petites morts
Les restants de veillées que t’arrives pas à recycler
Des vieux vinyles
Un toaster à deux tranches
Et les souvenirs ravageurs qui se cachaient
Dans les meubles de tes parents

C’est la semaine des grosses poubelles
Tu fais le vide
Dans la maison
Dans le garage
Dans la shed
Et dans ta tête
Parce que ça prend juste une maison propre
Pour avoir les idées claires
Pis c’est la semaine des grosses poubelles
Ça fait que tu bâtis un monument au bord du chemin
Pis tu le regardes une dernière fois
Trainer ta mémoire de plastique
de bois et de fer

La vieille table de salon en bois rouge
Qui t’avait fendu la tête en 3e année
Sur laquelle t’as roulé tes cigarettes à l’université
Cette table que t’as cassée en déménageant
Et qui a jamais voulu bruler
Au chemin
Cassée
En trois morceaux
Entre les pattes d’une vieille chaise de plastique jaune
Et un parasol en berne
De te voir baisser les bras dans ton palais dépeuplé
En silence
L’air satisfait
De savoir qu’il en reste plus pour longtemps
Tu étouffes

Tu vidanges tes malaises au sol
À moitié chez vous
À moitié sur le trottoir
Comme pour te faire croire que ça t’appartient pas
Pis que ton histoire s’arrête en même temps que ton terrain

Un matelas jauni
Qui a connu tes amours et tes colères
Sur lequel ton chien a pissé
T’as tout essayé
Mais l’eau de javel ne peut rien contre les peines
Et la solitude qui s’incrustent dans le matériel capitonné
Les draps aussi
Enroulés avec les rideaux
Autour de la pôle de la chambre
Parce que le soleil peut finalement entrer
C’est la semaine des grosses poubelles
Et la lumière c’est jamais dans les jambes

Tu nettoies la place
Comme on embaume un corps
Tu te vides pour mieux te remplir
Craches tes organes un à un
Sur des bouts de pipe ABS
En essayant de te rassembler au solvant jaune
Tu étouffes

Avoir l’air de ce que t’avais de l’air
C’est tout

Tu te maquilles de boites empilées
De vieilles cassettes VHS
De lampes aux fils rongés
De réputations et de miroir cassé
Tu te fardes les joues
Et te peints les yeux en noir
Avec les décombres
Mais c’est correct
C’est la semaine des grosses poubelles
Les voisins font pareil

C’est la récolte des promesses corrosives
Des gallons d’huile à moitié vides
Des gallons de peinture à moitié pleins
Les matières se mélangent et coulent à travers toi
Sur la bête éphémère
Que tu livres aux corbeaux
Et aux ramasseux de fer

L’avenir est jamais bien loin
Quand on entend le truck de vidanges
Faire sa ronde
Et avaler la junk qui nous courbe les épaules

L’avenir est jamais bien loin
Quand c’est la semaine des grosses poubelles
Et qu’on se débarrasse de qui on est
À travers des cossins négligés

Le gazon jauni
Sous le poids des appels ignorés
Que tu entasses sur l’autel à ciel ouvert
Suffoque
Dans l’entrée de la cour

Tes sourires inertes s’abreuvent
Des intempéries
Et submergent de rouille
Le râteau sans manche
Les lames de tondeuse
Les roues de bicycle
Et les photos déchirées

Ça fait que le monument balance
En espérant résister jusqu’à la moisson
Mais tu en rajoutes
De tes mains brulantes et criardes
Comme si tu te construisais une échelle
Pour mieux tomber
Ou grimper à ce qu’il reste de toi

C’est la semaine des grosses poubelles

Pour chasser tes tromperies
Tu mens bien à la vue
En équilibre sur une bouilloire écaillée

Ta morgue n’incinère plus les corps
Elle les parade
Deux fois par an
Sur des restants de papier peint
Pendant la semaine des grosses poubelles

En espérant d’entendre la charge beugler
Tu regardes le truck arriver
Et tout engloutir
Tu restes là entre l’agonie et la jouissance
Les yeux en brulures

Tu reprends ton souffle
Comme la trois-quarts de tonne respire ta scrappe
Tu reprends ton souffle
Comme la structure qui expire
Pour la dernière fois
Tes prières de mélamine
Tu reprends ton souffle

Tu reprends ton souffle
C’est presque fini

T’entends plus le truck de vidange
Tu reprends ton souffle

Les grosses poubelles sont passées

Tu reprends ton souffle

Tu reprends ton souffle

 

Sébastien Bérubé
Texte publié dans le No.22 Libéré(e)s sur parole : la récidive