Marc Arseneau. De Louisbourg

08h – 09h
Louisbourg, N.-É

J’écris à l’intérieur de ma maison nichée, près d’un petit quai, dans le hâvre de Louisbourg, ce « hâvre des Anglais » comme on le nommait autrefois sur les cartes du seizième siècle. On dit que ce hâvre accueillait fréquemment des caravelles de la France, de l’Espagne et du Portugal à l’époque des premiers contacts avec le « nouveau » et l’« ancien » monde. Avant, c’était dans le district Unama’ki du territoire du Mi’kma’ki. La doctrine colonialiste, à l’époque, se permettait de changer le nom des lieux. Ainsi, l’île sur laquelle se situe l’Unama’ki, lieu du brouillard, dont la beauté naturelle et exceptionnelle ébarouit, c’est-à-dire coupe le souffle, fut renommé Isle du Cap-Breton.

Avec le Traité d’Utrecht survenu en 1713, l’Acadie fut cédée à l’Angleterre, mais la France conserva l’Île du Cap-Breton ainsi que l’Île St-Jean. Louis XIV ordonna la construction d’une forteresse importante à Louisbourg pour bloquer l’entrée du Golfe Saint-Laurent et appuyer la pêche lucrative de la morue. C’est ainsi que Louisbourg fut fondée. Le choix est toujours contesté par certains, car le Fort-Dauphin, niché dans la baie Sainte-Anne depuis 1629, était bien mieux protégé. Il y eut, à partir de 1719, l’arrivée d’une partie de la communauté de Plaisance à Terre-Neuve.

Donc, je vis dans une communauté coloniale habitée depuis plus de trois cents ans ! Oh ! Et les histoires qui sont survenues par la suite sont amplement documentées ! Quelques romans en découlent, comme Frères de sang de Louisbourg et Sortilèges de Louisbourg.

Il y a amplement d’histoires à raconter à propos de ce monde à l’extérieur, mais, du dedans de ma maison, je songe à mon espace intérieur :

*

vivaces les angéliques
fleurissent partout
même dans le jardin
les ouragans arrivent ainsi
dans les oreilles
1755
David Cheramie me dit
que la Louisiane
perd à l’océan
un terrain de football
de son territoire
par minute

« À Southville
Le Grou Tyme
va se passer »*

des cyprès vont tomber
les loups vont hurler
des incendies en forêt

« Acadisco » ou Acadie
Ô Acadieman
qu’allons-nous faire
dans l’attente quand
chacun devrait être
à la reconstruction
avant le prochain dérangement

*1755

*

angélique son fantôme
marche en forêt
daguerréotype
près de l’océan
en tunique
entre la lavande et le mauve
la douleur de sa beauté
fait frétiller
des genévriers jusqu’aux embruns
du sel aux rochers
où je prépare le feu
en présence de son absence
l’imagination dessine
des masques vulnérables
qui s’écaillent au temps
tels une poupée russe
enfouie
en une mémoire lointaine
de ses yeux turquoises
je vois au grenier
du bois franc tout autour
d’une fenêtre la lumière
entre comme une lame
le soleil découpe des ombres
avant de les manger
je partage cette faim
par laquelle je suis conduit
à bouillir l’eau pour le café
en réalité je rêve pour me sauver
entre intuition et raisonnement
je veille à ma guérison
dans la magie du moment
en équilibre
mon corps reçoit des frémissements
des changements sans cesse
jusqu’aux grands bancs
sous la mer
de la morue
décimée
telle mes ancêtres

 

Marc Arseneau
Texte publié dans le No.21 Acadie24