André Muise. Nuit qui grafigne, noir qui fait couler

01h – 02h
Mahone Bay, N.-É.
J’ai choisi d’écrire (de 1 h à 2 h) à côté de ma bibliothèque chez moi, sur un ancien pupitre d’écolier plein de marques d’anciens élèves de la South Shore, parce que c’était rassurant d’être à côté d’un tas de livres en écrivant au cours d’une heure.

la tranche de 1 à 2
la nuit noire néyant le ciel dans le feu
néant béant
et ainsi fut-il prononcé
doublement des sens

cherche point la différence
ça fait point de différence
l’heure fait point de différence.
des fois c’est
un pied devant l’autre
qui fait la différence

ce pied qui est le mien
accroché au corps qui trotte
qui transporte ses idées
qui trop souvent grouillent
comme un cheval enneigé
comme un livre mal enseigné
rempli de nous, les seigneurs saignés
pas la peine de se tracasser
nous en désignerons d’autres

eh ben, eh bogne, c’est quoi la game ?
ej cherchons-tu le non-sens icitte ?
ou ben rien que les mots injustes
qu’assureront qu’on nous laisse
trantchille
au creux d’un siècle prometteur de saisons déchues

mes yeux tombent
sur le portrait de mon jeune garçon à la fin de sa première décennie
figé devant un lac
ses dents à croquer une poumme
rendue parfaite par ses dents
et j’ai peur
surtout pour lui
qui aura à naviguer les creux d’un siècle de trac numérique
de pistes brouillées et remixées
dans la noirceur impériale améritchaine
ça me gratte

ça m’arrive de rêver et
une partie de moi veux raconter
la neuve histoire
ioù-ce qu’ej reprend une de mes vieilles idées
le porteur de nouvelles
figure héroïque qui traverse les distances
de nouveau rendues longues
après la chute inévitable
et point hardly romantique
survie à qui pire-pire
ce scribe-pont qui transcrit et promène les mots à l’intention
des êtres chers éloignés
malgré les brutes qu’inondent le paysage
coumme du pétrole berdassé
s’éparant coumme de la parte

mais vas-y avec la neuve idée
en cette ère de réconciliation quasi-ratée
d’un miracle : refonte de l’alliance Acado-Mi’kmaw
réapprentissage et renouvellement de codes
de nouveaux wampums factices
lourds de sens et de mystère
les fruits de résistances conjuguées

parle-leur des messages tissés
transportés à pied
la nuit qui coule sur les anciennes traces de voies ferrées
messages qu’avont à ambuler, à se faire incarner en cachette
à cause que les ondes sont assujetties au vol et à l’écoute clandestine
et à des pirates armés améritchains
venus voler le peu qui reste puisqu’il
leur reste plus rien dans cet avenir rapproché

like I said,
c’est rien qu’un rêve
une brume mentale

tout ça fait à peine de la suite dans mon esprit fébrile
l’échine courbée sur un pupitre d’écolier
gravé par des anciens élèves de la South Shore de la Nouvelle-Écosse
trop basse, la tête humblement disposée
et la posture mal amanchée

mais
pourquoi s’imaginer des scénarios de télé
aux marges d’un monde à la veille des multiplicités de chutes
moi qu’arrive pas à pousser des
haricots sans que des wagons à tiques
chevreuilesque
gobent ces êtres végétaux
qui tendent leurs mains
chlorophyllées vers un soleil
une ampoule enflée
qui feele comme si qu’il
pèse de plus en plus comme une masse.

ej me trouve près de l’ancien
Mirliguèche
ej peux quasiment cracher
sus l’emplacement de la Blockhouse que les OG Anglais aviont érigée
pour mieux scalper des Mi’kmaq

ej me trouve drouette à côté de mes livres
en tendant un peu la main
j’arriverais à cuisiner ou à historier
à philosopher, à connaître le sort
de la conscience, à faire de la plomberie
au 19e siècle
à rebâtir le monde
du 21e
à visiter des pays lointains
à cueillir des champignons
sans m’empoisonner
à lire l’Acadie
la gang des poètes
à créer des jeux de société
sur la colonisation et le métissage de l’Acadie
à faire mon Gonzo et mon Chinaski
à mieux parler néerlandais
à vous confondre
à arriver à savoir ce que je veux
mais fuck c’est point aisé.
j’ai l’impression de fuir plutôt que de faire

coumme mon vieux porteur de nouvelles
ej m’apprête à traverser la défaite
les saisons dérimées
à la dérive
j’allons avoir besoin de bercer nos plantes
entre l’inondation et la sécheresse

ej crains l’arrivée de nos voisins barbares
la descente de maringouins armés
le ravage de ce qu’ils n’ont plus
à l’instar des anciens boys du Massachusetts
qu’avont venu faire leur déportation d’empremier

mon esprit me dit
qu’il y aura de l’électricité en masse
si j’arrivons à empêcher
les forces impériales de casser nos panneaux illicites
et nos éoliennes illégales
parce qu’il faut tchindre à brûler pour mieux consommer l’avenir
et continuer d’enrichir
les dieux humains sur terre

et encore
au-delà des sondes
dans mon songe
des ondes
et des électrons et des envois électroniques
sans aucun secret
sauf ceux-là inscrits dans
ce nouveau wampum qu’ej m’imagine sans doute à tort
mais qu’ej voudrais plein de trésors lexicaux désenterrés
de mots qui sont si souvent à désamain de nos goules
et pis du renouveau de la langue de Kespukwitk

de soir
ej jongle des idées right dark
pour tenter de staker le territoire
de reprendre mes bornes
d’être
véritable
être
qui sent comme si qu’il a bâsi par exprès dans les rapides d’un nijagan
les roches serrées
resserrant le courant
pour me projeter entre les dents
de la nigog
et pour me sauver
ej me ferai anguille
ej m’écrirai chiffre
enfant des huiptantes
vaillant vieillard
mirant pour le mitan du 21e
l’avenir pèse lourd
futurs faisables faisant que le présent soit dur à goûter
mâchement de feuilles de pissenlits dans la goule
les racines dans les narines
qui tchenont à pousser entre mes sinus
je fais de la graine et ça me blast
par les oreilles
pour inonder le nouveau monde de vieilles informations

la conclusion est la lignée
les papiers pour la carte Métis point encore signés
l’ancêtre Wijigane
son nom signifiant
soit abri
soit neuf logis
(soit de quoi d’autre)
échafaude mes efforts
tout comme le Gaspareau
séchant poissons pour les vendre aux Anglais
le Pierre qui faisait son marchand
son commerçant
son collectionneur de terre
le Nazaire, constructeur de grange
abatteur d’arbres pour l’armée
héros qui sauve son autobus
des eaux déchainées de la dam
qu’avait cassé
en aval de la petite rivière
sa brillante épouse
Imelda
l’ancre qui a fait flotter dix enfants
sa baratte se promenant d’école en école
dispensant du beurre frais et des leçons sur l’Acadie
ce couple qui a resoudé l’ancienne famille
Mius
d’Entremont

finalement
le Sylvestre
monumental
physico-agricole
faiseur de vin de campagne
semeur d’André
(et de Julie et de Martine et du français dans la goule et la plume de ma mère
une grande partie de c’ti-là qui grouille dans les miennes itou).

ej me ferai champignon à 2h07
sous la lumière jaune d’œuf des chanterelles
ej cracherai mes spores
et ej brûlerai toutes mes plumes
laissant le moins de boucane possible
j’en peux plus
il est 2h10
et j’ai point
encore
bâti
assez de monde.

 

André Muise
Texte publié dans le No.21 Acadie24