3. Comment

Jean Désy, image tirée de la vidéo Solitudes

JEAN
On m’a demandé
Comment veux-tu mourir
J’ai répondu
Du fond de ma toundra totale
Je veux mourir seul
Seul comme un chien esquimau
Seul mais pas tu-seul
De fait je ne veux pas mourir
Je ne voudrais jamais mourir
Ou si je voulais mourir
Ce serait pour tout de suite ressusciter
Auprès de Charlotte ou de Marjorie
Les deux meilleures blondes de ma vie
Toutes nues dans l’au-delà
Auprès de moi le tout nu
Dans un au-delà où l’on ne crève pas
Même si je sais qu’au moment de la mort
On est seul
Vraiment tu-seul
Parce que j’y crois
À la solitude assumée
Troquée, décortiquée
J’y crois même si au fond de moi
Ça me fait suer
Parce que si on n’apprend pas à mourir
En parfaite solitude
On meurt comme un cloporte
Un chancre mou ou une motte de bouette

Je sais pourtant qu’il est à peu près sûr
Que je mourrai comme un chien
Les dents serrées, le regard vide
Et cela me désole
Est-ce pour cette raison
Lorsqu’on me demande
Comment je veux mourir
Que je réponds « seul »
Considérant que la solitude amadouée
Reste le seul gage de clarté
Devant la mort aux crocs dorés
Pareil à un acte d’amourage
Une larme devant des mers de joies
Dont on ne fait plus partie

Mais quand je passerai l’arme à gauche
Tout seul dans l’immensité
Je serai encore parmi vous
Vous tous qui aurez été avec moi
Car je veux croire en la permanence
De mon âme amalgamée
À l’Âme du monde
Comme mon âme se sera amalgamée
À vos âmes d’amoureux
Vous et moi et tous les autres
Si puissamment esseulés face au grand vide
À remplir de toutes tendresses
Vous et moi si soudés, si fusionnés
À l’Âme du monde contorsionnée
Au creux de la musique des sphères
Mais il faudrait créer un autre mot
Autre chose que le mot solitude
Un mot mariant seul et sauvage
Comme sauvaseul
Ou solitaire, comme dans solitudinage

Mais quelle que soit la solitude
Je souhaite mourir sans feulement
Comme un chasseur qui a vécu sa dernière transe
Ou comme un bouleau nain qui tremble dans la toundra
Du haut de son pied de vent
Encore chargé de trois bourgeons bleus
Je veux être un simple bouleau nain
Essentiellement seul sur dix mille kilomètres carrés
De mousses et de lichens pâles
Un bouleau prêt à se métamorphoser
En mélèze solitaire
Comme il en existe un seul
Perdu en pleine toundra
À l’embouchure du fleuve George
Et pourquoi moi Seigneur
Alors pourquoi moi tu-seul

Parce que je ne sais pas
Parce que je ne sais pas

 

Jean Désy

texte publié dans le No 20, Solitudes