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MARIE-ANDRÉE
Bonjour à tous et à toutes, aujourd’hui je vais vous raconter ce que je fais en ce moment pour la première fois de ma vie. C’est quelque chose de simple, rien de plus simple : je suis seule dans les monts Uapishka, ben loin dans le bois en haut du réservoir Manicouagan, dans une p’tite cabane, avec un poêle à bois, une chaise berçante, un rond au propane pis de l’énergie solaire pour mettre des piles dans mon ordi qui fait que je peux écrire parce que je sais pu écrire sur du papier, ou entécas que faire copier-coller ; avec des feuilles c’est du gossage en cibole quand tu as été élevé avec Microsoft Word. Je suis à des centaines de kilomètre du moindre signal cellulaire ou d’internet. Avec ce message-là vous le verrez avec une couple de semaine d’intervalle.

Mais y’a des choses que j’avais pas vu venir, des choses que je m’attendais pas. J’imaginais me promener dans les étendues blanches dans la contemplation ben zen mais si je suis sincère je dois vous avouer qu’à travers la froideur majestueuse de l’hiver, la douceur du soleil bas et matinal, le sentiment que j’ai, c’est la honte. J’ai aucune envie que ce soit ça, je vis un moment magique, mais c’est pourtant ça : j’ai honte.
Honte d’avoir peur, de ne pas reconnaître une couple de pistes d’animaux que je vois, d’avoir froid aux pieds parce que j’ai pas des bons bas, de faire un saut parce qu’un arbre a craqué, un oiseau s’est envolé.

Quelque chose parle fort en moi, et je crois que c’est le mal qui en inflige d’autres : j’ai mal à mes racines, de ne pas avoir appris tout ça quand j’étais jeune : lire les rivières, lire les pistes, lire le temps. J’ai juste appris à lire tout court pis je me rends compte qu’en ce moment ça me sent à rien pantoute.

La forêt, je l’aime et je ne la connais pas. Elle est un langage que je veux apprendre, une nécessité de la suite du monde.

C’est une sorte de sentiment, un peu comme être à côté de son destin.
J’ai l’impression d’avoir été privée d’une nourriture primordiale :
l’impression d’être un ours qui a mangé au dépotoir toute sa vie.

J’ai rêvé de ce moment longtemps et là je suis dedans.
Je suis là depuis deux jours et déjà la solitude m’arrive en pleine face. Je ne la connais pas. Elle est un animal sauvage avec qui je dois apprendre à vivre. Et l’animal : c’est moi.
Pas assez sauvage.

 

Marie-Andrée Gill

textes publiés dans le No 20, Solitudes