Thibault Jacquot-Paratte. Tatouages temporaires

Chelsea Gauvin, Cradle Me, Damnit

Elle était venue chez moi. Chez moi. C’était déjà arrivé. C’était déjà arrivé, elle était venue.

Non, aujourd’hui, pas faim. On n’a rien préparé. Aujourd’hui rien. Pas de mots. Elle est venue pour parler. Elle est venue pour parler ; pas de mots. J’ai mis du Smetana en arrière. On écoute du Smetana. Aucun mot.

Ses yeux sont grands. Sa tête est petite. Sa peau est pâle. Sa peau si pâle, ses yeux sont grands. Son corps est frêle. Ses bras sont minces. Sa peau est pâle. Ses cheveux roussissent comme l’automne. La lumière est grise. Nous écoutons Smetana.

J’ai une plume entre les doigts. Au lieu de m’envoler, je me suis tiré les plumes pour écrire et j’écris sur elle. Elle veut bien me laisser dessiner sur ses bras. Je fais des traits au hasard. Ils se forment. Des images se créent. Des images aléatoires. On n’se dit rien. Elle est venue pour parler. La lumière est grise, nous écoutons Smetana.

Ses minces avant-bras se remplissent, je descends ses mains, le long de ses doigts. L’encre coule, sa peau se noircit.

Ses grands yeux me fixent. Je regarde sa peau. Elle est venue pour parler. Nous sommes silencieux.

Je remonte ses bras, je remonte son cou. Ses joues sont douces, elle cligne des yeux. Ses cheveux sont amples comme une forêt en automne. Son visage perce la broussaille flamboyante. Son visage est un vent frais entre les feuillages. Je dessine des feuilles. Je fais des traits. Les traits se rejoignent, ils forment des images. Son visage pâle se couvre. Sa peau si blanche s’assombrit. L’on n’écoute plus Smetana. Smetana joue. Ses grands yeux me fixent. Elle est venue pour parler. L’on ne dit pas un mot. Pas un mot.

Son visage est couvert. Sa peau noircie de dessins. Son visage est dessin. Elle ferme ses yeux. Ses paupières. Blancheur subite. Elle les laisse closes. Je mire son visage. Posant ma main sur sa joue, le bout de ma plume frôlant doucement ce qui reste vierge. Ne presse pas trop fort. Sensible, mou. Ne pressant pas trop fort. Rien ne se trace. Ne pressant pas trop fort, rien ne se fait. L’on ne peut presser trop fort dans les yeux d’autrui. Elle est venue pour parler. Aucun mot. L’on n’écoute plus Smetana qui joue. Le jour gris meurt. Ses cheveux brunissent dans l’obscurité. Sa peau est noircie de tatouages. Ma plume ne veut pas écrire sur ses paupières.

« Non, ça marche pas », je lui dis. Elle ne bouge pas. Un si long silence brisé. Son visage est si proche. « Non, ça marche pas », je lui dis, pour la deuxième fois, pour la deuxième fois, elle ne bouge pas. Je l’embrasse.

 

Thibault Jacquot-Paratte
Texte publié dans le No 19