Les témoignages

English / Mi’kmaq

Muhammad Al-Digeil
À Rexton, Phyllis n’a pas pu ouvrir le spectacle avec sa poésie expressive. Raymond, toujours souriant, a offert de remplacer son numéro par une berceuse mi’kmaque d’avant le contact avec les Européens qui raconte l’histoire d’un père réconfortant un bébé. La chanson commençait par un léger battement de la poitrine, suivi de mots que je ne comprenais pas, mais qui étaient livrés avec une douceur que je saisissais parfaitement. C’était un moment fort qui capturait la fusion exquise de hasard et de grâce à laquelle on peut s’attendre quand un groupe d’artistes crée des liens en travaillant sur un thème. Le hall ce soir-là était profond, et la chanson résonnait contre les murs du fond de la salle. Quand je repense à la tournée, je suis encore hanté par ces échos mémorables.

Sébastien Bérubé
Faire communauté, au début, c’était un texte de plus à écrire pour un spectacle. Un texte qu’on me demandait de lire dans ce même spectacle. Je savais que nous serions 12 auteurs. Des Néo-Brunswickois d’un peu partout ; francophones, anglophones, autochtones et immigrants. Qu’on dresserait une sorte de portrait littéraire de la province et qu’on partirait sur la route ensemble.
Nous avions comme sujet la communauté. Un sujet vague, mais qui se trouve une définition spécifique chez chacun.
Je m’attendais d’avoir du fun avec mon texte sur scène, rien de plus. Mais Faire communauté, c’était plus que ça ! Oui, c’était un show littéraire qui durait deux heures, mais c’était aussi des fous rires en voiture entre Bathurst et Rexton, mes mains qui tentaient de se faire comprendre en anglais, une berceuse qui frappe au cœur et que j’ai encore en tête, un Paul qui se gagne une syllabe et le chemin des ressources, après une tempête, sans mes tires d’hiver.
Ça fait que Faire communauté, c’était pas juste l’écriture d’un texte qui parle de communauté. C’était aussi, et surtout, une rencontre avec celui qu’on rencontre pas souvent sans vraiment le savoir.
Si j’ai appris quelque chose pendant ce show-là, c’est que des gens qui écrivent, quand ça se croise autour d’une bière et d’un bol de popcorn, ça parle la même langue. De toute façon, ce qui importe c’est ce qu’on dit. Pas la façon de le dire.

Elizabeth Blanchard
Quand on m’a demandé de participer au projet Faire communauté, j’avais hâte de pouvoir rencontrer les autres auteurs, de les entendre lire leurs œuvres et de partager la mienne. Mais ce qui a marqué plus que tout, c’est de voir ce qui me semblait être au début une série de lectures individuelles se transformer en une expérience collective. Au moment de présenter nos textes une dernière fois à Fredericton, je savais exactement comment se déroulerait la représentation. Je prenais plaisir à prévoir le ton et le rythme de chacune des voix, je savais à quel moment se produirait une pause, un claquement de doigts opportun, un éclat de rire du public. Sans pouvoir expliquer pourquoi, je me sentais comme si mon texte m’appartenait, mais aussi que j’appartenais à un groupe d’auteurs, dont la plupart m’avaient été inconnus avant le début de la tournée. Il m’est venu à l’esprit que la fraternité prend peut-être racine dans la répétition, qu’il nous faut peut-être écouter les histoires des uns et des autres non pas qu’une seule fois, mais plusieurs fois avant qu’une communauté puisse commencer à prendre forme.

Paul Bossé
À part trois petites années montréalaises au siècle dernier, j’ai vécu toute ma vie au Nouveau-Brunswick. Cette province, c’est ma turf. J’ai vu et visité et videotapé pas mal tous ses points cardinaux. Et pourtant, jusqu’à présent, jusqu’à Faire communauté, je ne l’avais jamais vraiment entendue.
Lorsqu’on passe des décennies à s’épiler les poils de nombril en discutant des particularités linguistiques du parler acadien de la Péninsule versus celui du Sud-est versus celui de la Brayonnie, on perd d’ouïe les multiples paroles de tous nos autres concitoyens. Et pas que celles émanant du larynx de notre traditionnel partenaire dans la futile danse des deux solitudes, mais celles des deux peuples qui étaient ici bien longtemps avant nos ancêtres barbus et mal élevés ; les voix de nouveaux arrivants pour qui le Canada ne comprend pas que trois villes ; les voix de troubadours exilés de leurs châteaux forts culturels ; bref, une polyphonie de voix distinctes, captivantes et surtout, néo-brunswickoises.

Gerard Collins
Début décembre, à la veille d’une tempête de neige.
Nous nous étions donné rendez-vous à Moncton cette dernière fin de semaine-là pour faire la longue route ensemble jusqu’à Edmundston puis rouler jusqu’à Fredericton le jour suivant. Je me souviens des marques de gentillesse et de sollicitude. Des accolades. De l’oreiller placé par Sonya sur le siège arrière de la fourgonnette « au cas où tu en as besoin ».
Sonya et Philip André m’ont tous deux conseillé de faire attention à moi. Sans savoir à quel point ma commotion cérébrale était sérieuse, ils avaient compris. J’ai passé la fin de semaine dans la brume, avec un léger retard sur les autres, à piloter les idées et les mots dans le brouillard qui m’enveloppait.
Dans la fourgonnette, j’ai somnolé en écoutant les diverses voix autour de moi — des voix autochtones, anglaises, françaises — qui posaient des questions, qui racontaient des histoires. Près de Fredericton, je me suis penché au-dessus de la banquette et j’ai demandé à Raymond comment dire en Mi’kmaq un message que je voulais transmettre. Il a couché les mots sur papier et m’a appris à les prononcer. Plus tard, pendant que le soleil brillait encore à l’extérieur, j’ai prononcé ces mots sur scène à mes nouveaux amis :
« Gil n’in ginemewei l’nuisi. »

Phyllis Grant
Ma participation à la tournée du projet Faire communauté m’a donné un espace rassurant dans lequel partager ce que je ressens dans mon cœur au sujet de ma communauté. C’était une chance énorme de pouvoir me servir de ma voix, de mes gestes et de ma plume pour avoir un impact positif. La tournée m’a donné l’impression de faire partie d’un changement important au sein de notre paysage culturel. J’ai pu présenter ma vérité et élargir mon champ de vision. Les voix collectives des auteurs ont résonné et ont créé un ensemble cohésif, un nouveau souffle, une foi renouvelée en la valeur de l’expression humaine par les arts dans notre province. Les divers lieux de représentation offraient un échantillon représentatif de la province et permettaient au spectacle d’être accessible à tous. Je suis fière d’avoir participé à ce projet parce qu’il était authentique. Mon expérience m’a permis de voir un peu qui nous sommes et ce que nous faisons, nous auteurs, en tant que force vive.

Brigitte Lavallée
Que de bons moments ! Nous émerveiller de l’aplomb sur scène de Phyllis lors de la première répétition. Monter en taxi un peu partout dans le monde à travers le récit empreint d’humour de Muhammad. Dans son allégorie, imaginer Shelby, enfant, jouer au baseball et faire du vélo, de l’aurore au crépuscule. Sur la route, refaire le monde en compagnie de Sébastien entre Bathurst et Rexton. Discuter du prochain roman de Beth en marchant… Devenir l’un des personnages de la création de Lee. Saisir les images universelles de Raymond. Sur la banquette arrière de la fourgonnette nous menant de Moncton à Saint-Jean, écouter Sheedy se passionner pour la musique en partageant l’amour des écrivains. Me reconnaître dans les paysages du nord du Nouveau-Brunswick évoqués avec sensibilité par Elizabeth. Dans le décor unique du Centre des arts d’Edmundston, tenter de démystifier l’écriture avec Gerard. M’amuser de la folie de Paul à Fredericton !

Sheedy Petit Jean
Ce qui m’a tout premièrement marqué dans le projet Faire communauté était les différentes tournées que l’on faisait chaque fin de semaine pendant à peu près un mois. L’ambiance était formidable et les gens, tout aussi accueillants les uns que les autres, ouverts et prêts à tisser des liens avec leurs collègues. De plus, c’était bien la première fois que j’avais cette opportunité de voir différents coins d’un Nouveau-Brunswick francophone et anglophone. Aussi, avoir la possibilité de lire une création, de la voir publiée et diffusée, d’avoir une voix à un instant, est un délice pour moi. Dans l’ensemble, j’ai trouvé le projet exquis, les textes aussi, et bien encore.

Beth Powning
L’expérience que j’ai vécue en participant à Faire communauté a surpassé de loin mes attentes. Les membres du groupe que nous formions représentaient un large éventail de peuples et de cultures du Nouveau-Brunswick, des Premières Nations jusqu’aux nouveaux arrivants. Les textes écrits par chacun des participants sur ce que signifie pour eux la communauté — composés en isolement et avant de rencontrer les autres auteurs — ont gagné en puissance et en nuance lorsqu’ils ont été interprétés dans le contexte d’un véritable rassemblement dynamique de participants aux voix variées ; nous avons « créé une communauté » alors même que nous réfléchissions au concept. Je crois que le public l’a senti et a été ému par l’expérience.
Faire communauté a changé ma vie. En voyageant avec un groupe de personnes d’origines linguistiques et culturelles diverses avec qui je me suis liée d’amitié et que je n’aurais peut-être pas eu l’occasion de rencontrer autrement, j’ai acquis un sentiment d’appartenance différent et plus profond à ma province. Celles et ceux qui ont assisté aux lectures ont vécu la même expérience. La province a profité énormément de cette initiative.

Shelby Beaatz Sappier
J’aimerais dire à quel point je suis sincèrement reconnaissant d’avoir pu participer au projet Faire communauté. Cette aventure m’a permis de puiser creux dans mes racines et de m’exprimer comme je ne l’ai pas fait depuis des années, de partager mon histoire et de donner aux lecteurs un aperçu de comment je vois la communauté. Cette occasion a dépassé mes attentes de bien des façons. Elle m’a permis de mieux apprécier l’art de l’écriture et d’améliorer tous les aspects de ma pratique. Elle m’a permis de collaborer avec une excellente équipe d’auteurs et d’organisateurs à la réalisation de ce concept, et je suis vraiment touché qu’on m’ait demandé d’en faire partie. Des voyages jusqu’aux diverses destinations, en passant par les représentations sur scène, c’était une aventure bien organisée que je n’oublierai tout simplement jamais. Non seulement cette expérience m’a ému, elle m’a incité à continuer d’écrire et de transmettre mes histoires.

Raymond Sewell
Faire communauté a été une excellente occasion pour moi de partager ma culture et d’apprendre à connaître d’autres cultures grâce à la littérature. J’ai aimé découvrir toutes les œuvres et les voir s’animer dans les différents lieux où nous les avons présentées aux quatre coins du Nouveau-Brunswick. C’était agréable de tisser des liens avec des personnes formidables qui m’ont accueilli dans la communauté d’écrivains de la province. La tournée a été un peu difficile au début puisqu’elle m’éloignait de la famille, mais j’ai formé de nouvelles amitiés et me suis retrouvé dans un « club d’écrivains » que j’avais hâte de retrouver chaque fin de semaine. Guérissons-nous les uns les autres par nos mots, la nuit. Cette tournée, pour moi, a été un moyen de nous faire accepter par d’autres groupes. À mon avis, les langues sont des technologies qui nous aident à partager des idées originales ; en écoutant et en partageant, nous pouvons trouver des solutions à nos erreurs individuelles de syntaxe. Nous nous aidons les uns les autres avec nos formes uniques de mi’kmaq, de wolastoqey, de français, d’anglais. Pour moi, les idées sont des agents de changement empreints de désordre et de beauté, capables de guérir, qui nous aident à promouvoir la pluralité culturelle.

Lee Thompson
Dans mon rôle d’auteur de fiction, de rédacteur et d’organisateur d’événements ayant passé des années à piloter la Writers’ Federation of New Brunswick, un des principaux regroupements d’écrivains d’expression anglaise de la province, je m’attendais à connaître déjà la plupart des participants au projet. S’il est vrai que j’en connaissais quelques-uns, j’ai découvert de nouveaux visages, des voix qui ne m’étaient pas familières et des récits inattendus. Leurs histoires étaient très variées, tout comme leur style d’écriture, mais toutes leurs contributions me touchaient. Si c’est ce que j’ai vécu, qu’en était-il de l’expérience du public ? Ils ne nous connaissaient sûrement pas tous. Sur la scène du Centre culturel Aberdeen, avec le lutrin devant moi, je me suis demandé quels récits pouvaient bien vivre en chacune des personnes dans l’auditoire. Et si toutes ces personnes présentes prenaient son tour au micro ce soir-là ? On croise des gens dans la rue qui poursuivent leur chemin et n’établissent pas de liens avec nous. Mais en présentant nos histoires, nous nous dévoilons, nous tissons ces liens, et oui, nous créons une communauté.

 

Les auteurs ont participé au projet Faire communauté édité dans le no 17 de la revue Ancrages.