Beth Powning. Je cueille des bleuets avec les Syriennes

English / Mi’kmaq

– Traduit par Sonya Malaborza

Anna Torma. Random Landscape II, 2015 140x210cm. Hand embroidery on several layers of silk

Je cueille des bleuets avec les Syriennes.

C’est une journée chaude et sans vent, au milieu de la matinée. Nous sommes agenouillées dans l’herbe piquante et autour de nous, les criquets chantent. On leur a promis qu’elles ne croiseraient pas d’hommes dans le champ, mais toutes deux sont vêtues d’une longue jupe et d’une cape noire et portent un hijab.

Mon amie Patricia est près du sommet de la colline avec Azzah, l’aînée des deux femmes ; je suis en aval avec la plus jeune, Muminah, qui est au Nouveau-Brunswick depuis sept jours seulement. Muminah et son mari sont des Bédouins. Avant que la guerre soit arrivée dans leur village, il était berger. Assise à côté de Muminah dans la voiture qui faisait des embardées sur le chemin de terre pour nous mener jusqu’au champ, je me suis demandée quelle impression pouvait bien lui donner cette ferme canadienne perchée sur un flanc de colline. J’ai essayé d’imaginer sa vie en Syrie, le lit dans lequel elle se réveillait, l’embrasure de la porte dans laquelle elle se tenait pour entendre le chant des coqs et des moineaux et sentir les épices, le fumier, la poussière. Ses yeux verts s’étaient posés sur moi, son regard fier et moqueur. « Des animaux ? » J’ai fait semblant de flatter le cou d’un mouton en bêlant. Elle a hoché la tête en riant et a bêlé à son tour.

Les deux femmes s’étaient échangé quelques propos rapides en arabe ; les pneus de la voiture dérapaient sur les roches meubles du chemin qui remontait jusqu’au champ au sol pauvre, où des pommiers déployaient leurs branches au-dessus des herbes effilées, des verges d’or et des plants de bleuet aux feuilles coriaces qui s’y étendaient.

Les mains de Muminah travaillent avec l’assurance d’une paysanne, même si ni elle ni Azzah n’ont jamais mangé de bleuets et aucune d’elles ne sait les apprêter. Tout en cueillant, elle se met à fredonner comme à un bébé que l’on berce dans ses bras, le corps à l’écoute, comme les chants d’oiseaux à l’aube ; la mélodie s’élève, chevrotante, puis s’atténue, la dernière note plus grave que la première. C’est un air clair aux tonalités étrangères, tel un oiseau dévié dans sa trajectoire par le vent ; il évoque la soif, la complainte de chameaux, un ciel sans merci. Plus loin, à l’orée d’une forêt d’épinettes, se trouve une cabane en bois rond. Je note la superposition—la cabane, la Syrienne qui chante—et je repense à l’époque où nous avons aidé nos amis à construire cette cabane, il y a quarante-cinq ans, alors que nous venions de devenir, nous aussi, des immigrants.

Je songe au fait que l’attachement au lieu est un long processus.

Nous n’avons pas eu à fuir les États-Unis en arrivant au Canada, bien que plusieurs de nos amis, circonscrits réfractaires ou déserteurs, ont dû le faire. Mon mari avait échappé au service militaire en toute légitimité, son dossier classé dans la catégorie des personnes non actives. Nous étions venus au Nouveau-Brunswick, la province natale de mon grand-père, en espérant y trouver un monde édénique, à mi-chemin entre les terres agricoles et la contrée sauvage ; et c’est ce que nous avons découvert en remontant la vallée du fleuve St-Jean en voiture au printemps de 1970. Nous avons vu des gallons de crème sur des kiosques de bois ; la lessive s’agitant au vent ; des vaches au pâturage. Les collines étaient drapées d’une courtepointe dorée, noire, verte—des pissenlits, des terres labourées, des nouveaux semis—piquée des bourgeons rose et blancs des cerisiers.

Je ne savais pas à l’époque que les sédiments de mes souvenirs finiraient par se déposer et me permettre de voir cet endroit tel qu’il est plutôt que comme j’aurais voulu qu’il soit ; que je cesserais de faire toujours des comparaisons avec ce que j’avais quitté ; que j’accepterais la forme changeante de ce à quoi je rêvais ; que je serais transformée par l’humilité, le respect et le choc de la vérité. Le vent, la neige, les produits du sol, la brièveté de l’été—toutes ces choses donnent au lieu une spécificité, de même que sa culture humaine. En remontant en voiture la vallée du fleuve St Jean, il ne m’était pas encore venu à l’esprit que même si je savais parler l’une des langues du Canada, je ne connaissais pas les subtilités de cette configuration précise de planète et de gens. Je ne savais pas tout ce que me coûterait cette conscience ni à quel point ce savoir me propulserait de ma position à l’extérieur de la communauté jusqu’à son cœur même.

Muminah appelle Azzah. Elle se relève tant bien que mal et descend la colline. Elle prend place dans la voiture, la portière entrouverte. « Elle a besoin de sortir du soleil », interprète Patricia. Je me demande si elle trouve difficile de cueillir des fruits dont le goût lui est étranger, qui n’ont pas leur place dans la cuisine syrienne. Peut-être n’arrive-t-elle pas à se départir de la crainte de voir apparaître soudainement des bombardiers au-dessus des arbres. Ou peut-être a-t-elle besoin de se fermer les yeux et de revoir en rêve son village d’avant la guerre. Je me demande combien de temps il lui faudra avant que sa fierté se transfère à un nouveau pays. Je veux lui dire qu’un immigrant a toujours le mal de son pays, mais que ce mal s’estompe quand on arrive à appeler deux endroits notre chez-soi ; qu’elle sentira le Nouveau-Brunswick entrer tranquillement dans sa voix et son cœur ; et que l’endroit où naîtront ses enfants sera celui où elle voudra rester.

Les bleuets sont ronds et juteux et remplissent la paume de ma main comme des grappes de minuscules raisins. Il y en a tellement, comme toutes les erreurs que j’ai commises. Je pourrais dire à Muminah qu’en construisant la cabane, nous avons abattu des épinettes en automne pour ensuite les laisser reposer tout l’hiver. L’été suivant, l’écorce fibreuse s’était resserrée autour du cambium en séchant ; nos planes avaient laissé des cicatrices d’ignorance sur l’aubier doré. Je pourrais lui dire que là d’où je viens, les poches de thé sont munies d’une petite corde ; ici, j’ai gardé l’habitude de mettre une poche sans corde dans chaque tasse jusqu’au jour où j’ai appris à interpréter le silence amusé et le sourire furtif des invités. Ou comment nous avons appris à ne jamais offrir de l’argent contre un service, puisque les voisins mettent en réserve la charité des autres pour les moments où ils en auront besoin. Je pourrais lui dire que devenir Néo-Brunswickois, c’est s’adapter à des jours et des nuits et des années passées à se sentir petit sur un territoire rude, une terre de blizzards, de mouches noires, de rhubarbe, de coupes à blanc déchirées par les vents, de scies mécaniques, de motoneiges, de chemins de gravier, de pistes d’orignal sillonnant la neige qui monte jusqu’aux cuisses ; la calligraphie du vent, les belettes repérées au loin, les mélodies au violon, les renards, les étoiles au-dessus du musée Orange Hall, la pluie à l’Armistice, les visites royales ; et c’est un lieu aux voix multiples —tant de rythmes, tant d’accents—venant d’une multitude de gens : ceux qui ont été ici les premiers, et tous ceux qui sont arrivés par la suite.

On m’a dit que les bleuets cueillis au soleil ce jour-là s’étaient retrouvés à la poubelle quand les époux des Syriennes avaient refusé de les manger.

L’été suivant, Patricia revient avec les femmes. Elles s’arrêtent chez moi pour demander si elles peuvent aller au champ cueillir des bleuets. Muminah est enceinte, et Azzah a emmené sa fille. La petite a quatre ans et parle un anglais impeccable.
Muminah semble plus détendue. Des mèches s’échappent de son hijab. Elle se penche en souriant.

« On aime, maintenant », dit-elle en portant sa main à la bouche. « On mange. »

« On aime manger les bleuets », précise la petite fille.

« Croustade aux bleuets », dira Muminah au souper, en tendant avec fierté une assiette à son mari.

Je suis dans l’embrasure de ma porte et j’observe la voiture qui roule au sommet de la colline et disparaît.

Je pense aux Syriennes qui doivent avoir soif d’un sentiment d’appartenance. Au baume de bonheur que je ressens chaque fois que je me sens chez moi ici. Au fait que c’est la confluence des gens et du territoire qui font de nous qui nous sommes. En cueillant des bleuets, Muminah et moi sommes liées à cette journée d’août ; les marées de la baie ont envoyé des nuages qui se déplaçaient rapidement, apportant de l’ombre et rafraîchissant nos joues, et le soleil a glissé vers le sud et ravivé le chant des criquets. Si nous étions en Syrie, Muminah m’enseignerait à préparer de l’agneau à l’ail et à la menthe séchée. Elle me montrerait comment réduire la cardamome en poudre, m’indiquerait où cueillir de la menthe pouliot et des oignons sauvages.

Je retourne à ma cuisine, où je prépare une sauce aux tomates. En tranchant et en hachant les ingrédients, je songe qu’au milieu de la guerre civile qui règne en Syrie, les oiseaux continuent de pondre, la menthe continue à se répandre, les gazelles mettent toujours bas ; que c’est à tout ce que nous appelons sauvage, naturel, non humain que nous devons être attentifs ; qu’en portant les cicatrices de l’ignorance, nous devons prendre notre place, avec humilité et respect, parmi les autres créatures de la planète, qui ne font pas la guerre et ne recherchent pas la primauté. Voilà comment nous, les immigrants, les nouveaux-arrivants et les réfugiés nous sommes taillés une place dans la communauté : nous nous sommes fait accepter en cédant à ce qui nous est donné, nous avons gagné en sagesse en sachant ce qui est plus grand que nous, et nous nous sommes enracinés en nous initiant à des traditions—à la sauce tomate, à la croustade aux bleuets—, nous contentant d’utiliser ce que la Terre peut produire.

 

Beth Powning
Texte publié dans le No 17. Faire communauté

Beth Powning. Photo : Annie France Noël