Sébastien Bérubé. Papa. Revendiquer les excès

Geneviève Violette. Oracle no 04

Papa

Féconder le monde
À la pointe d’un couteau
Créer la vie
Comme on gosse du bois
Pour passer le temps
Parce qu’on a rien d’autre
Sous la main
Parce qu’on a rien d’autre
À faire

Sculpter des chemins
D’angoisse et de silence
Des citadelles d’excuses
Pendant qu’elle pleure
Dans une toilette publique
En pissant
Sur un bâton

 

 

Revendiquer les excès

Je veux
Parler avant
D’entendre l’horizon se fracasser
Dans l’évier

Je veux
Crier contre ceux que je déteste
Contre l’amour
La haine
Contre le ciel

Je veux
Fumer si ça me tente
Boire du Pepsi
Manger du sucre à la pelletée
Et saler sans me faire dire
« Tu sais que le sel est un tueur silencieux ? »

Je veux
Lire de la merde
Et en écrire
Mais surtout en lire
Je veux apprendre à coudre
Juste pour pouvoir dire
Que je sais coudre

Je veux
De la saveur dans mes cigares

Je veux
pratiquer ma drive
Sur le top de l’université
Comme dans les vues
Faire du pouce jusqu’à Boston
Sans une cenne

Je veux
Me déguiser en Batman
Et Robin
Avec Jean-Paul Daoust
Et manger de la pizza frette
Pour déjeuner

Je veux
Passer sur la rouge
À 3h de la nuit
Si y’a personne de l’autre sens
Manger du pain blanc
Du vrai

Je veux
Courir derrière l’éternité
Avec une machette
Donner une fin
À ce qui finit pas

Je veux
Smuggler des sapins de Noël aux États
Dans le fond d’un pick-up
Avec Bernard Adamus

Je veux
Me faire débaptiser
Avec de la vodka jus d’orange
Pendant le Noël des campeurs
Faire du trois skis
En arrière d’un ski-doo

Je veux
Donner des cours de mime
À des aveugles

Je veux
Boire du jus de prunes
Et chier jusqu’en enfer
Élever des pissenlits
Peindre des bouquets de mauvaises herbes
À la St-Valentin

Je veux
Attendre que le temps passe
Et lui faire une jambette
Le prendre par la gorge
Avoir le temps dans les mains

Je veux
Boire du lait de vache
Pas du lait de soya
Pas du lait d’amande
Du lait de vache
Parce que le reste
Ça goutte juste le lait blanc
Qui a passé trop de temps dans du carton

Je veux
Faire un cornboil avec la famille Dion
Mettre de la moutarde sur mes patates
Chanter du Julie Daraîche
Avec Louis-Jean Cormier

Je veux
Faire des pets de lighter
Avec Herménégilde Chiasson
Prendre le taureau par les balles
Parce que c’est vraiment plus drôle
Que de le prendre par les cornes

Je veux
Courir un marathon à l’envers
En faisant des fuck you
Aux prétentieux du lycra
Souffler ma boucane
Direct dans face
Des bien-pensants de ce monde
Qui pensent que trente pieds
C’est pas assez loin

Je veux
Leur cracher au visage
« Eille le zouf !
Ma boucane rénove pas mal plus d’écoles
que ta luzerne ! »
Et stubber dans le monde
Qu’ils se construisent
Pour être les seuls
À avoir le droit de vivre

Je veux
M’acheter une carabine neuve
Et chasser l’ennui
Pisser sur une moufette
Danser avec la mort
Une grande valse
Ou un two-step
Faire tourner sa robe comme un fou
Et l’amener dans mon char
Une histoire sans lendemain

Je veux
Souper aux chandelles
Avec une pyromane
Jouer à sonne décrisse
Avec Jean-Marie Nadeau
M’inventer des religions
Vénérer les abris tempos
Et la sauce brune

Je veux
Chanter l’hymne national américain
En français
Manifester
Pour avoir le droit
De manifester
Fredonner l’Ave Maris Stella
Sans connaître les paroles
Personne ne les connaît
De toute façon

Je veux
Qu’on s’excuse sincèrement
Aux Premières Nations
Mais aussi
Leur rappeler
De ne pas s’oublier eux-mêmes

Je veux
Porter des chandails de Gerry
Avec Safia Nolin
M’habiller vert lime
Et aller au diner en blanc
Aller à la confesse
Et donner dix Notre Père
Au prêtre

Je veux
Jouer aux échecs avec le KKK
Prendre les pièces blanches
Juste pour les faire chier

Je veux
Courir parce que quelque chose me pourchasse
Pas parce que j’ai peur de me faire rattraper
Par des calories

Je veux
Me glisser dans une parade
Et donner des pétards aux enfants

Je veux
Traverser du monde aux États
En pédalo
Avec Oneil Devost
Manger du homard
Même si c’est pas la fête des Mères

Je veux
Remplir des nids de poules
Avec de la Play-D’oh
Changer les one way de sens
Laver des chars
Avec mon chest

Je veux
Revendiquer les excès
Parce que vous êtes plates comme ça pas de sens
À protéger votre image
Et vos réputations
Parce qu’un monde aseptisé
Est la plus dangereuse
Des apocalypses

 

Sébastien Bérubé

Textes publiés dans No 15. Chemins de vers. Poésie