Samantha Barendson. Route vingt-six

Annie France Noël – Aux femmes, 2017

Route 26

 

(Trois-Rivières – Montréal – New-York – Lyon, octobre 2016)

 

[A]rrêt

Que faut-il d’élan, de courage ou de folie
pour quitter à pied, valise en main,
le banc de l’Abribus et ne jamais revenir ?

 

[B]us

Définir l’horizon revient parfois à tenir compte
des horaires, de la météo, de l’état des routes,
du prix du billet ou même des promotions.

 

[C]orrespondances

Aucune vie n’est rectiligne, toujours il faut choisir.
Le chemin le plus clair peut finir en routine,
celui plus escarpé aussi, mais il faut choisir.

 

[D]ésert

Les autocars roulent de nuit et finissent sans faute
sous la lumière au néon des cafés sales et improbables
où rien n’est possible sinon continuer.

 

[E]mbarcadère

Parfois au bout de la route il y a la mer
et l’espoir azur illimité d’une frontière
derrière laquelle il sera possible de croire.

 

[F]rontières

Ces hommes, uniformes de kevlar, qui ne savent plus parler,
seulement aboyer, à d’inquiètes files, les mots à présenter :
passeport, autorisation, adresse, personne à contacter.

 

[G]are

Au tableau noir, les lettres roulent mécaniquement,
machine à sous où apparaissent des noms de villes
et des horaires et, en jackpot, un numéro de quai.

 

[H]eures

Les aiguilles de l’horloge indiquent les points cardinaux,
les espaces de l’attente, arrivées ou départs, et le temps,
immobile et désespérant, passe en silence.

 

[I]dée

Décréter que la vie est fugace,
tirer au sort la direction, un dé pour décider
s’il faut rejoindre la Mer du Nord ou la Méditerranée.

 

[J]etée

Les vagues contre la roche grise, le visage salé humide.
Sourire au vent, aux éléments, et jouir,
avaler la mer, les mots noyés dans le ressac.

 

[K]ilomètres

L’asphalte de la route se déroule noir et identique
au noir du ciel, des arbres et, au bout, au loin, rien,
et pourtant on avance.

 

[L]imite

Pourquoi toujours penser aux lendemains, aux conséquences,
pourquoi se limiter à l’espace qui nous entoure, hésiter, douter, attendre,
pourquoi justifier le sens de nos voyages ?

 

[M]ur

Passer de l’autre côté est vain et inutile,
il faut l’escalader dans le plaisir du vertige
et s’assoir dessus pour contempler la mer.

 

[N]éant

Ce vide qui nous suit et jamais ne nous quitte,
ce creux en nous impossible à combler
et la vie comme une valise lourde de mélancolies.

 

[O]bjectif

Et toujours l’horizon comme unique avenir,
avancer vers l’inconnu en espérant atteindre la chaleur,
la forme et la caresse des corps et des orgasmes.

 

[P]ort

L’odeur de rouille dans l’iode du matin,
le grondement du métal bercé par le reflux,
le désir clandestin de monter à bord pour fuir.

 

[Q]uai

Le reflet mouillé des nuages qui assombrissent le décor,
le train qui attend dans un vacarme gris d’annonces microphoniques,
son départ imminent et nos doutes.

 

[R]oute

Le macadam glisse en silence vers d’étranges silhouettes.
Sur les bas-côtés, arbres ou baraques, chats ou prostituées,
et l’espérance d’une station d’essence.

 

[S]tation

L’homme en salopette qui attend le client,
la femme cernée, abandonnée là par celui qui ne reviendra plus,
vingt litres d’essence, une barre chocolatée.

 

[T]rain

Le train avance dans une pluie rapide et horizontale.
Les gouttes en transparence dessinent les chemins éphémères,
les racines intimes d’une cartographie humide, comme oubliée.

 

[U]biquité

Rêver d’ailleurs sans quitter le lit, traverser les frontières
en restant ici, abolir les décalages horaires,
faire du monde un seul sol, une seule destination.

 

[V]oiture

La voix rauque de Leonard Cohen dans l’autoradio,
Jack Kerouac au volant, la route au-devant, et leurs mots
comme unique espoir de partir enfin.

 

[W]agons

Quitter nos souvenirs dans une vapeur nouvelle,
imaginer six wagons qui progressent sur une ligne de rails
et croire aléatoires les images qui s’en évanouissent.

 

[X]XL

Glisser entre les continents sans tectonique des plaques,
sans océans ni frontières, sans murs ni exils, sans douanes ni passeport,
sans errance, être ici comme ailleurs.

 

[Y]eux

Basculer les rêves à l’avant des paupières
et les regarder en face pour oser prendre ce chemin
qui désormais aboutit ailleurs que dans le réveil.

 

[Z]ones

Traverser les saisons des plages à marée basse,
des champs de coquelicots, de neige dans les sapins.
Attendre le lever du jour, la caresse du temps.

 

Samantha Barendson

Texte publié dans le No 15. Chemins de vers. Poésie