David Cheramie. Il passe devant. Je suis bien dans ta peau. Le temps perdu

Geneviève Violette. Untitled (for the moment)

Il passe devant

Il passe devant des magasins qui autrefois
Portaient d’autres noms
Vendaient d’autres marchandises
Qui ont connu des époques
Glorieuses et épiques
Prospères et héroïques

Il passe devant des terrains vagues où autrefois
Se dressaient des maisons pleines
D’enfants et de rires
De repas chauds et de scènes de ménage
D’infidélité et de rédemption
Que le vent chuchote entre les mottes

Il passe devant des cimetières qui à présent
Abritent des pierres tombales illisibles
Les noms effacés par la pluie et le temps
Des gens qu’on oublie
Jusque dans leur peau
Jusque dans leurs os

Il passe devant les panneaux qui autrefois
Promettaient monts et merveilles et
Qui manquent à présent des lettres comme
On manque des dents
Les empêchant de mâcher leurs mots
Sur l’échappée infernale qui corrompt tout

 

 

Je suis bien dans ta peau

Je suis bien dans ta peau
Me délestant de cette encombrante distance
Qui nous sépare
Pour habiter un seul temps
Un seul espace

Je suis bien dans ta peau
Et toi dans la mienne
Unissant nos incomplétudes
Comblant nos failles
Se réjouissant de jouir

Je suis bien dans ta peau
Qui n’est plus la tienne
Ni la mienne
Qui devient
La nôtre

 

 

Le temps perdu

Je ne sais pas pourquoi on ne passe pas plus de temps ensemble
Je regrette le temps qu’on ne s’est pas vu, touché, embrassé
Le temps ne dure pas assez
N’a pas assez de dureté
Trop de fluidité
Il s’en va s’engouffrer dans un trou noir
Quelque part dans un coin peu fréquenté de l’univers
Personne n’ose s’aventurer dans cette coulisse des pas perdus
Des secondes perdues
Des instants perdus
Le temps est comme les pièces de monnaie
Qu’on trouve sous les coussins du sofa
Le temps est comme les morceaux de biscuits
Qu’on trouve sous le réfrigérateur
Le temps est comme les chaussettes orphelines
Qu’on trouve derrière le séchoir
Ou je ne sais où les diablotins les emportent
Le temps est là où l’on n’ose plus le retrouver

Le temps qu’on n’a pas passé ensemble
Est perdu quelque part au fond de l’univers
Où une autre espèce vivante
Sur une autre planète
Peut le trouver le temps d’un baiser
Ou ce qui passe comme tel chez eux

 

David Cheramie

Textes publiés dans No 15. Chemins de vers. Poésie