Walid Romani. Un plan euclidien

Image tirée du film Self Portrait Post Mortem/autoportrait post mortem de Louise Bourque (2 minutes 30 secondes, 2002)

Un plan euclidien

Au zinc. Francis me regarde l’air de dire « t’es-tu sérieux ? ». Well oui, je suis sérieux Frank, je n’ai jamais été aussi sérieux de toute ma calice de vie…  et je vais aussi te prendre un verre vide s’il vous plaît. Franco se met à rire. C’est drôle un arabe qui sacre, ça sonne faux comme un blanc qui revient du salon de bronzage. Je suis crevé. Je m’écrase sur le bar. Je tourne la tête en direction de la scène où un amateur de Céline Dion viole l’expression japonaise « orchestre vide ». Mes oreilles saignent figurativement. Je laisse mon front choir sur un sous-verre. Soupir. Je me sens comme un accordéon qui expire. Francesco dépose devant moi cinq shooters de vodka et un pichet de Tremblay. Merci Robert. C’est son deuxième prénom. Il me fixe. Il a d’autres clients, mais il veut voir « ça »… et il attend de voir si je vais me rendre compte qu’un sous-verre est collé à mon front.

On gueule mon nom. Je me retourne. C’est Cameron. Il me demande si c’est pour nous tout ça. Nous ? Il est à une table derrière moi avec trois filles. Je ne les connais pas. Est-ce que je veux les connaître ? Le clin d’oeil de Cameron semble vouloir dire que oui. Je ne dis rien. Le sous-verre tombe de mon front. Rire gêné. Tous ces yeux tournés vers moi m’intimident. Je fais signe à Roberto. Il m’aide à déplacer les shooters. Grazie, Rob. Cameron me présente. Ça sonne bien formel, mais dans les faits, ça ressemblait plus à « fille A, avec qui j’ai couché il y a une semaine, et fille B, avec qui je veux coucher maintenant, voici mon ami et collègue. Si possible fille A décalisse avec lui ». La fille C on s’en fout, c’est un decoy, une diversion pour faire semblant qu’il n’y a pas de tension. Petite inside à Cameron pour lui dire que je ne suis pas dans le mood. Il lève son shooter. Au principe de différence ! Je ne sais pas s’il parle de Rawls ou de Derrida. Peu importe, il a réussi à changer de sujet. Levage de verres collectif suivi de la grimace postvodka. Well, elle est cute la fille A avec ses cheveux foncés. L’alcool fait son effet et j’ai envie de parler, mais je suis timide alors je reste silencieux. Pourquoi ? Je n’ai rien à raconter. Je suis arrivé dans ce bar après une journée pourrie au boulot. Je voulais me saouler tranquille.

D’où viens-tu ? La voilà la grande question. On ne se le cachera pas, je suis une race. Tu le sais, je le sais, nous le savons tous. Il y a des trucs qui vous sautent au visage comme des cheveux frisés et un teint basané. Montréal. Mais tes parents ? Mes parents. Je croyais qu’on parlait de moi ! Mon chou, calme-toi. La fille A veut juste faire la conversation. Be a good boy. Maroc. Les deux viennent de Tanger. Ça a l’air chouette, j’ai toujours rêvé d’aller au Maroc. C’est l’heure des grandes révélations ! C’est super beau. Bravo, tu es un maître du small talk. Je veux partir d’ici. Je la sens crispée sur sa chaise. Puis, je réalise que ça ne doit pas être agréable pour elle de voir le gars qu’elle fréquentait en draguer une autre. J’imagine que Cameron l’a ramenée à son appartement en lui disant qu’il a tel livre super intéressant d’un philosophe hyper pertinent par rapport aux vaines questions qu’elle a sur sa vie. Une fois dans son studio, Cam a dû jouer la carte de Léo Férré. Un peu de poésie. Un peu de vin des amants. Qui peut y résister ? Cette bullshit mielleuse m’écœure. Et dire que c’est moi le gars en littérature. J’écris, mais je n’ai rien du héros romantique. Non, je n’irais pas aux barricades. Bon, les yeux de la fille A se mettent à briller quand j’ai dit que j’étais un écrivain. On se calme. Quelques poèmes, quelques nouvelles. Incapable d’écrire un roman. Je ne suis pas vraiment un écrivain. Plus un wannabe qui a décidé d’aller à l’université parce qu’il n’était sans doute pas assez doué pour créer. Well, je ne lui dis pas ça, mais je trouve le moyen de faire preuve d’un minimum d’humilité.

Mon accent ? Qu’est-ce qu’il a ? On ne peut rien te cacher. J’ai passé mon adolescence à St-Henri. En ‘95, on m’a fait comprendre que mon accent hexagonal sorti tout droit du Collège Français (alors que je n’y ai jamais mis les pieds) « leur » avait fait perdre le référendum. J’aurais pu « leur » expliquer que mon père avait voté « oui », mais mes manières langagières ampoulées aux sonorités de TV5 ont semblé couper court à toute discussion. Alors pour des raisons darwiniennes je suis passé du putain de bordel de merde à l’ostie de tabernacle de calice ! J’avoue que des fois quand je suis seul ça me prend encore de parler comme un maudit français ! Mais quand je cause avec des potes tout est super nickel.

Là, elle me surprend. Plutôt que de critiquer ma vision cliché du joual, elle se détache tout de suite de ce « leur » dont je parle depuis un moment. Elle ne se reconnait pas là-dedans. En fait, elle ne se reconnait dans aucun groupe de la société québécoise. Au-delà d’un simple individualisme libéral nord-américain ou de cette utopie du citoyen du monde mal fagoté par la génération X, elle sent une profonde scission entre ce qu’elle est et le monde extérieur. Je suis ému. Je ne sais pas pourquoi. L’identité nationale, ce n’est pas l’amalgame idéologique d’un groupe marginal orienté autour de valeurs morales et langagières, mais plutôt l’ensemble des traces d’un peuple sur un territoire. Une trace qui crie au monde entier et à l’univers : nous sommes libres ! Il y a cette phrase que je me répète comme un mantra depuis des années et que j’ai envie de lui dire, mais je suis interrompu par Cameron. Il n’en peut plus de faire rire les oiseaux, il a besoin d’un endroit plus tranquille pour roucouler. C’est avant tout une excuse pour dumper la fille C qui n’a pas prononcé un mot de la soirée. Ciao Robin ! Oui, sur mon bill !

Je ne sais pas qui a proposé ce bar dont le nom m’échappe, mais il est bien chouette. On est sur Hochelaga. Il y a une petite piste de danse entre une table de billard et nous. Une quinquagénaire y danse toute seule sur un air de Michel Louvain. Il y a quelques habitués au bar qui sirotent des grosses. Une petite blonde légèrement ronde s’approche de notre table pour prendre notre commande. Cameron demande quelles bières le bar offre. Ici, on a toute, on a Labatt et Molson. Les filles partent à rire, pendant que j’ai peine à me contenir, mais Cameron garde tout son sérieux et propose un pichet d’une des deux sortes. Je ne crois pas que la serveuse ait saisi la cause de notre hilarité et je me sens un peu condescendant… quoique nous sommes en two thousand something… allô ! Sommes-nous à ce point hautains que nous devons imposer notre raffinement comme étalon de mesure de la valeur humaine ? Oh ! God ! Je raconte n’importe quoi. Je m’excuse auprès de la fille A. Bien sûr, elle me dit que je n’ai pas à m’excuser d’être moi-même. Ne l’ai-je jamais été ?

Puis, sans transition, la fille A me parle de son ex-copain. Je ne l’écoute pas vraiment. Un truc comme quoi il était dans un groupe de musique. Il préparait un disque et jusqu’à ce jour c’était son meilleur ami. Non, je ne l’écoute pas vraiment. Je me contente de la trouver jolie sous ses petites lunettes à monture noires. Pendant ce temps, la fille B termine une histoire où elle avait un pan de sa robe coincé dans la fermeture éclair de sa valise. Cameron l’interrompt et se tourne vers moi pour me demander de raconter l’anecdote du concombre. Il dit cela en gloussant. Les deux filles me regardent curieuses. Elle n’est pas si drôle. Cameron insiste et j’ai vraiment l’impression que je vais décevoir mon public d’une façon ou d’une autre.

Voilà, il y a quelques années, j’avais un appartement avec ma copine. Nous vivions au-dessus d’un restaurant grec sur le Plateau. En fait, il y avait deux appartements à la configuration similaire au bout d’un escalier au premier. Je connaissais ma voisine alors nous ne fermions jamais les portes à l’étage, seulement celle du bas. Un soir, je rentre d’un party et je suis vraiment saoul. Par je ne sais quel miracle, je réussis à rentrer chez moi et à grimper à quatre pattes les escaliers menant à mon appartement. Une fois dans l’entrée, je me dis que j’ai faim. C’est donc à ras le sol que je me dirige vers la cuisine. Une fois sur place, je ne trouve qu’un sac de nouilles Ramen dans un placard. Gamin, je me souviens qu’on écrasait le sac de nouilles sèches avant de les manger crues un peu comme des croustilles. Nostalgique ou juste très saoul, j’écrase le sac jusqu’à obtenir un résultat satisfaisant.

Je m’arrête un instant alors que la serveuse dépose à notre table un second pichet. C’est le fun de vous avoir ici ce soir, dit-elle, vous êtes une belle gang. Merci, répondons-nous en chœur. Je m’appelle Marie.

Où j’en étais ? Oui, les nouilles. Bien sûr, je ne vais jamais assez insister là-dessus, j’étais saoul et tous mes gestes étaient disproportionnés. Et plutôt que de tranquillement ouvrir le sac de nouilles, je fais exploser son contenu dans toute la pièce. Déçu, je décide alors de visiter mon frigo. Rien. Si ce n’était un concombre. Je me dis que c’est mieux que rien. Je saisis le légume et (encore une fois) dans un geste un peu trop enthousiaste je prends une grosse mordée du cucurbitacée. Crack ! Je me brise une dent. Et tout à coup, la lumière s’allume. Je vous laisse imaginer ma voisine à moitié endormie en petite culotte qui trouve un gars à genou dans sa cuisine, un concombre dans les mains, la bouche pleine de sang au milieu d’une mer de nouilles Ramen.

Mes compagnons sont hilares. La fille B prend un instant avant de comprendre que j’étais dans le mauvais appartement. Oui, ma voisine n’a pas trouvé ça drôle. Les larmes aux yeux d’avoir autant ri, la fille A me regarde attendrie. Si je voulais avoir l’air d’un gars sérieux, je crois que c’est raté. Merci Cameron. Et si on allait fumer.

Dehors, j’ai froid. Je ne suis pas saoul et je ne veux pas rentrer chez moi même s’il est tard. J’allume une cigarette. Cameron fait rapidement ses adieux et disparait dans un taxi avec la fille B. Je fais quelques pas avec la fille A. Nous restons un instant sans rien nous dire au coin de La Salle et. Hochelaga. On va se revoir ? demande-t-elle. Je sais. Comment ? Demande-t-elle étonnée par cette assurance. Va savoir, un merveilleux et étrange mélange de cartomancie et de poches de thés. Elle sourit. Tu peux venir manger du spaghetti chez nous si tu veux. J’habite à trente secondes d’ici. Je souris à mon tour. Je m’appelle Clara, me dit-elle. Je ne dis rien. Je continue de sourire comme un imbécile. Elle se penche vers moi et…

 

Walid Romani

Texte publié dans le No 13. Fragments d’humanité