Pierre-André Doucet. Jamais je ne t’oublierai

Image tirée du film Fissures de Louise Bourque (2 minutes 30 secondes, 1999)

Jamais je ne t’oublierai

Carl, don’t forget to pick up milk again, would you ?

Sam me lance ces mots de la cuisine. En anglais, encore. À la radio, on annonce -35 degrés, avec le facteur éolien.

Devant moi, sur le tapis, Andrew me fixe, assis, perplexe, puis s’allume, pointe vers quelque chose.

– Hmm ! hmmph !

À dix-huit mois, il est toujours muet. Sam s’inquiète un peu. Moi, j’imagine qu’il décide s’il parlera la langue de son père ou bien la mienne. Je lui offre un demi-sourire qui n’aboutit pas, qui se déforme en bâillement. J’ai passé la nuit à compter des soucis, à repousser le matin. Sam m’interpelle à nouveau, camouflant mal son impatience.

You should go, you guys will be late.

Ce n’est pas forcément par amour que nous nous sommes retrouvés ici. Au début, il y a eu de l’attraction, de l’affection, oui… mais lorsqu’il a eu la garde d’Andrew, c’était encore trop tôt. Je suis resté par principe. On le savait, tous les deux. Mais au fil du temps, je les ai soutenus, soignés, dorlotés. Connus. Andrew a pris des bourrelets, Sam est devenu de plus en plus radieux, et je me suis laissé follement emporter vers l’amour. Je ne pense pas pouvoir affirmer avec conviction qu’il a parcouru le même chemin.

Cet hiver, on a chancelé, on s’est embourbés. Nos conversations sont devenues sèches ou avortées, nos caresses sporadiques et vacantes. Une fissure s’est discrètement insinuée entre nous. Je me suis investi davantage dans mon boulot, dans les soins du bébé. Lié d’amitié avec une console de jeux vidéo. Il s’est recroquevillé dans l’amertume, le dédain, puis finalement dans de nouveaux draps. Je l’ai découvert la semaine dernière. Je me suis mordu la langue jusqu’au sang.

Je me mets en marche. Les premiers vers de la comptine préférée d’Andrew émanent du lecteur de disques compact et il fléchit maladroitement des genoux. Danse.

À la claire fontaine m’en allant promener
J’ai trouvé l’eau si belle que je m’y suis baigné
Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai

Je me démène contre ses jambes et ses bras qui fourmillent indépendamment de son corps. Une vraie pieuvre, cet enfant. Lorsque j’ai enfin réussi à l’emmitoufler, je lui enfile ses bottines et nous partons sans dire un mot à Sam.

Dehors, l’air manque de vitamines, sent les œufs pourris, souffre. Des rafales de vent s’attaquent à toute parcelle de peau exposée, embrasent l’intérieur de nos narines, hérissent nos cuisses de picotements. Le mois passé, afin que Sam puisse reprendre son enseignement du chant à la maison, nous avons placé Andrew dans une garderie, à deux coins de rue. Mais en dépit de vouloir franchir cette cinquantaine de mètres le plus rapidement possible, nous nous retrouvons à dandiner comme des pingouins, contraints de marcher avec hésitation par le trottoir glacé. Quand même, je presse le pas. Sinon, je risque de rater la navette vers les champs pétrolifères.

Soudain, Andrew s’arrête, refuse de poursuivre son chemin. Il ânonne, « Mmmpa ! », pointe du doigt une voiture noire qui vrombit au passage. Je l’implore un instant puis, exaspéré, je me retourne pour m’accroupir à ses côtés. Je lui marmonne un « Quoi, patate ? » en alignant mon regard au sien. L’automobile s’est garée dans notre cour ; un homme en est sorti, puis il est entré sans sonner dans la noirceur matinale. Sam me l’a présenté comme un de ses étudiants, avant-hier. Étudiant, my ass. Mon cœur se crispe.

Je traîne le petit par la main, anesthésié par le froid. Dans le vestibule de la garderie, tout en le déshabillant, je jase avec l’éducatrice somalienne, les yeux résolus. On parle de neige, du soleil chétif. On défriche ensemble notre terre d’accueil, on déchiffre cette ville qui est généralement une escale, un aboutissement, rarement un point d’origine. On y est tous un peu déboussolés, à la quête d’or noir, du nord, des nôtres.

*

Un réseau d’autocars privé est maintenu par le consortium de compagnies pétrolières, afin de faciliter l’accès aux chantiers, à une trentaine de kilomètres au nord des quartiers résidentiels de Fort McMurray. Il doit y en avoir une centaine, à tout moment, sur la route qui longe la rivière Athabasca. Le trajet s’étale sur soixante minutes, souvent silencieuses. Certains y regardent des émissions de télé ou y naviguent sur Internet. D’autres y roupillent pour pouvoir mieux profiter de leurs soirées en famille. Plusieurs s’y remettent de leur brosse ou de leur trip de coke de la veille. Ce matin, j’ai la tête ailleurs. En désarroi. Je me bouche les oreilles avec mes écouteurs et je laisse errer mes yeux par la fenêtre.

Sous les feuilles d’un chêne, je me suis fait sécher
Sur la plus haute branche, un rossignol chantait

Je cherche un refuge dans la régularité des énormes conifères, cordés en rang, dans la longue rivière paisible, dans les arpèges de flocons soulevés par des bourrasques glaciales.

*

Après nos études, criblés de dettes, nous nous sommes installés ici pour que je puisse accepter un poste d’ingénieur mécanique en formation chez un producteur d’huile brute. Au fait, chez un consultant contractuel embauché par un administrateur junior chargé des protocoles d’entente du producteur. En gros, je passe mes journées au bas d’une imposante structure bureaucratique, à lécher le cul de celui qui se trouve au rang supérieur. Officiellement, j’achète des équipements, j’effectue des calculs, j’assure le fonctionnement optimal des opérations. Je tente d’éviter que ma paperasse détaillant pompes, compresseurs, turbines et engrenages variés ne déborde sur le bureau de mon voisin de cubicule colérique. De temps en temps, je réussis à tasser assez de papiers pour observer le brouillard sourd au-delà des arbres ou bien le ciel d’une couleur indescriptible… tantôt gris, tantôt bleu, tantôt blanc. Curieusement vide, mis à part les tours monumentales en forme de cigarettes qui s’élèvent sur fond d’angoisse, longues, minces et couronnées d’alarmantes flammèches. À leurs pieds, d’énormes mares aux couleurs bizarres, jaune âcre, vert glauque, caca d’oie, charbon d’os. Les trois barils d’eau nécessaires, en moyenne, à la transformation d’un seul baril de bitume en pétrole brut finissent profanée dans ces bassins de résidus souillés, au large de la rivière. Des taches d’essence qui suintent d’une sortie d’échappement. Toxiques. Honteuses. Hanteuses.

Je texte Sam, lui demande de vérifier la poste. Il me répond deux heures plus tard, me donne trop de détails sur sa journée, ses allées et venues. La fissure entre nous devient brèche.

*

L’autocar est ancré aux abords de l’Athabasca. Pris dans le trafic de l’heure de pointe, je suis de plus en plus troublé par ma présence ici, par les décisions que j’ai prises. Sur mon ordi, je consulte quelques articles sur l’industrie des sables bitumineux, des photos, des extraits de documentaires. Le genre de truc qu’on évite de s’infliger, lorsqu’on a déjà signé son contrat. Les images sont troublantes. Violentes. Mais je me retrouve tout de même éberlué devant les lignes sinueuses que tracent les chaussées de chantier, la géométrie surprenante des raffineries, leur beauté paradoxale. Après un moment, je surprends l’homme à ma gauche à lire par-dessus mon épaule. Il bafouille quelques mots dans un français peu fluide, puis enchaine en me posant une série de questions que j’ai répondues mille fois depuis mon arrivée en Alberta.

Saw you were reading on fronsay, there. J’ai fait une programme d’immersion, à Chicoutimi, l’été dernière. Tu viens du Quebec ?
– Non, j’suis Acadien. Je viens de l’Acadie.
– Oh… where’s… uhsay où… l’Acadie ?
– C’est… ben… y’a une femme connue par chez nous qui dit que l’Acadie, c’est pas sur des cartes, c’est dans le cœur.
– Ce nay pas… uh… cômment je dis « exhausting »… épuisant, vivre dans un poème ?
– Ça fait une secousse que j’y habite pu…
– Huh ?
I don’t live there anymore.

*

Lorsque j’entre à la maison, j’entends des voix estompées. Sam enseigne encore.

Chante, rossignol, chante, toi qui as le cœur gai

Je referme la porte, et l’odeur de sarriette m’envahit en même temps que la chaleur embue mes lunettes. Il a fait un fricot, le ménage, couché le bébé, acheté le lait. Je passe mon pouce transi sur mes lentilles et j’enlève mes bottes avant de passer dans la cuisine humer la marmite sur le réchaud. En me penchant, je remarque son téléphone qui traine sur le comptoir, l’écran illuminé d’un texto dont je digère mal l’effronterie : « u free 2 fuck again next week ? ». Ma tête s’allège, ma peau sue, mon cœur palpite, mon sang bouillonne. J’entends sa voix satisfaite : « Good, Jennifer, now sing with more freedom ! » 

Tu as le cœur à rire… moi je l’ai à pleurer

En entrant brusquement dans la salle de musique, j’interromps son élève en plein élan. Sa ligne mélodique s’essouffle, s’évanouit en queue de poisson. Le son cesse de résonner et l’air devient aride, fermé. Je me retiens devant l’adolescente, figeant fermement ma langue contre mon palais, comme on le fait lorsqu’on veut éviter d’éternuer. Je passe un commentaire faisant allusion à mes découvertes récentes. Sam hésite, balbutie gauchement. Voyant s’annoncer un orage, son élève s’empresse de partir, avalant un « See you next week » en empoignant sa tuque à pompons et en refermant mollement la porte d’entrée derrière elle. Un gisement visqueux s’agite dans le fond de mes entrailles. Un liquide sombre remonte, lugubre, bileux, brûlant, inonde mes poumons, engloutit ma trachée, puis déchire mes tympans, mes cornées, jaillit de ma bouche, mes narines. Un flot d’émotions nouvelles déferle, menaçantes, irréfléchies, dangereuses. Je suis emporté, submergé par le torrent. Je patauge, panique, lutte, me noie. La brèche entre nous devient gouffre, devient vide et nous nous empressons de le remplir avec une centaine de conversations simultanées, échangeant réserves refoulées, barbes cinglantes, rancunes détestables. Ma langue se délie, elle claque contre mes dents en attaques vicieuses. Je me vide, je régurgite tout ce qui m’habite. Ma gorge et mon âme s’assèchent. Et puis, dans un moment où, épuisés, nous nous retrouvons à court de reproches à se décocher, j’entends Andrew chigner. Je hoche la tête. « I’ve got it. Reste. »

Avant de monter, je me sers un verre d’eau, pur, frais, l’œil fixé sur le jeu d’aimants du réfrigérateur. L’oreille sur son bourdonnement docile. Je regrette un futur que je ne vivrai pas.

Dans l’escalier, j’observe une série de photos accrochée aux murs tachés de craie, de bave, de déception. Notre mariage, sur les rives de la baie. Le petit. Des vacances à Fundy, mes cheveux mal coiffés, ses joues brûlées. Je cherche l’homme que j’ai aimé. Dans ces cadres, à l’étage. Dans les recoins poussiéreux de ma mémoire.

J’entrouvre doucement la porte de la chambre du bébé pour voir un sourire brillant animer son visage, lorsqu’il m’aperçoit. Il me tend les bras, debout derrière les barreaux de son lit. « Mmph ! » J’avale une gorgée d’eau ; ma mâchoire tendue se relâche, mes yeux s’attendrissent. Mon âme s’assouvit, mon cœur s’étend. « Hallo chum. ‘Ment ça va, hein ? Quosse qui va pas, patate ? ». Je le prends dans mes bras, m’assoies dans la chaise berçante, lui lis des livres que ma mère nous a envoyés du Nouveau-Brunswick, à Noël. Le petit chaperon mauve. L’ours qui aimait trop les arbres. Les aventures de Sabrina la Sagouine sur son skidoo à Scoudouc. Et je chante…

Je voudrais que la rose soit encore au rosier
Et moi et ma maitresse dans les mêmes amitiés

Par la fenêtre givrée, dans le ciel impénétrable et huileux, je vois se dessiner une aurore boréale. Un délicat jet bleu, un faisceau luisant, dansant parmi les amas stellaires ternis. Le bébé devient lourd, s’immobilise, s’endort. Je fredonne encore quelques notes, me lève, l’alite. Il gigote un peu avant de se blottir en position fœtale, pouce à la bouche, peluche au bras, petites fesses pointées vers le plafond.

Je reste avec lui un instant, l’observe. Une masse d’organes, de chair, de viscères. De ligaments, d’os, de veines aménagées en fractales. De pensées vagues, de souvenirs vaporeux, d’apprentissages mal cimentés, de potentiel. Un vaisseau neuf enveloppé d’une fine peau rose. Je lui chante un dernier vers, la gorge nouée, puis je referme délicatement la porte.

Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierai

 

Pierre-André Doucet

Texte publié dans le No 13. Fragments d’humanité